L'ÉVANGILE NOUS ENVOIE EN MISSION

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1983)
Samedi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Michel MORIN


Cléden-Poher : Saint François-Xavier

C

 

e temps liturgique de l'Avent, nous le définissons très justement comme cette période où l'Église, dans ce qu'elle a de plus profond dans sa foi, dans son cœur, réapprend à regarder vers son Seigneur comme quelqu'un qui vient sans cesse pour la sauver, comme une lumière qui ne cesse de venir briller dans ses ténèbres intérieures, dans son péché. Ce temps de l'attente dont nous célébrerons l'accomplissement le jour de Noël, nous manifeste que ce que nous attendons n'est pas simplement la répétition, la célébration d'un événement historique, situé désormais dans le passé. Il ne s'agit pas uniquement de se préparer à fêter un anniversaire. Ce temps de l'Avent nous réapprend à nous préparer chaque jour, à chaque instant, à la venue imminente du Christ qui est sans cesse proche. Son salut est de plus en plus proche au fur et à mesure que notre vie s'écoule. Et nous savons, nous autres chrétiens, que le sens profond de cette attente, de cette espérance c'est d'être, un jour, comblés par le Christ comme lumière, comme paix comme grâce de Dieu. Le jour où non seulement, après s'être souvent immergé dans notre humanité par la vie sacramentelle, après être souvent né dans notre propre chair par toutes les grâces qu'Il nous donne, Il nous donnera, à notre tour de naître en Lui et d'entrer avec notre humanité, dans sa divinité. Tous les Noëls de chaque année préparent ce Noël de notre entrée dans la divinité de Dieu, au moment de notre vie éternelle.

Mais la fête de saint François-Xavier nous rappelle, nous redit que le temps liturgique de l'attente n'est pas propre aux chrétiens. Si les chrétiens le savent avec lucidité, avec foi, si les textes de la liturgie renouvellent l'acuité de notre regard et l'attente pressée de notre cœur, nous ne pouvons pas célébrer ce temps liturgique seuls, enfermés dans notre Église, enfermés dans notre liturgie. Saint François-Xavier nous rappelle que l'évangile est mission. Comme le Christ vient de le dire au moment où Il quitte ses disciples : "Allez enseigner, allez baptiser. Ma force accompagnera votre parole et donnera à votre parole ma propre efficacité, la propre fécondité de ma vie divine." Et ce que disait saint Paul : "Malheur à moi si je n'évangélise pas !" je pense que, dans son cœur, chaque chrétien doit pouvoir honnêtement le dire. Car si nous ne sommes pas de la taille de l'apostolicité de Paul, nous avons, en tant que baptisés, ce devoir impérieux de l'évangélisation, quelle que soit la forme que cette évangélisation puisse prendre.

Lorsqu'on est un tout petit peu attentif à ce que vivent ceux qui nous entourent, pas simplement à la surface de leur vie, de ce qu'il y a de visible et qui est souvent le moins profond, lorsque nous sommes un tout petit peu attentifs à l'au-delà de cette écorce qui est parfois beaucoup plus souple et beaucoup moins épaisse qu'on ne peut le juger d'abord, il y a une attente. Il y a l'attente de quelque chose de nouveau. Il y a l'attente d'une réalité spirituelle. Il y a l'attente de quelque chose qui viendra combler le plus profond de leur cœur et le plus lointain de leur désir, même si celui-ci ne peut pas se formuler. Il y a l'attente de ceux qui n'attendent rien, qui ne demandent rien à l'Église parce que l'Église est trop lointaine ou parce que la religion leur semble quelque chose de trop passé ou de trop rigoureux, ou de, pardonnez-moi l'expression, pas assez efficace pour la conversion du monde d'aujourd'hui. Et cependant, ils savent bien dans leur cœur, que tout seuls, ils ne peuvent pas conduire leur vie, si ce n'est vers les ténèbres, si ce n'est vers la stérilité ou l'inefficacité. Il y a là une attente à laquelle nous ne pouvons pas échapper. Il y a l'attente de ceux qui savent, qui cherchent vers l'Église, mais qui ne rencontrent pas la main tendue de l'Église vers eux, parce que l'Église est parfois trop préoccupée de ses propres problèmes, trop centrée sur ce qui se passe dans sa propre maison et qu'elle ferait bien, parfois pour objectiver et relativiser ses propres problèmes, d'ouvrir un peu ses fenêtres, d'ouvrir ses mains, d'ouvrir son cœur ou son intelligence aux situations humaines qu'elle rencontre.

Et il y a aussi ceux qui attendent à l'intérieur de l'Église mais qui savent pour des raisons de droit, qu'ils ne pourront pas recevoir en totalité, dans la plénitude, le mystère que nous célébrerons à Noël parce que leur situation morale, leur situation conjugale ou tout autre ne le leur permet pas. Et ceux-là, dans leur attente, portent cette souffrance, cette souffrance qu'en définitive, qui que nous soyons, nous ne pouvons pas encore recevoir dans la totalité ce que Dieu veut nous donner parce que notre cœur est encore trop pécheur, parce que notre cœur est encore trop refermé sur lui-même, parce que notre cœur ne s'est pas encore assez ouvert, dans toute sa force, dans tout son désir, au désir même de Dieu et à la force qui vient de Dieu pour le faire craquer dans toutes ses dimensions.

Dans notre attente spirituelle, dans notre espérance renouvelée, dans notre prière plus forte et plus intense, il nous faut porter dans notre cœur ces frères connus et ces frères inconnus qui n'attendent plus rien de l'Église, qui attendent de l'Église mais que l'Église n'attend plus parce qu'elle les a peut-être oubliés et abandonnés à d'autres idées, à d'autres religions ou à d'autres idéologies. Il y a aussi ces frères qui sont proches de nous, qui sont baptisés comme nous, qui veulent vivre leur foi chrétienne mais qui, pour une raison ou pour une autre ne peuvent pas encore la vivre aussi pleinement que nous-mêmes. Nous les porterons dans cette attente, dans cette prière pour que ces textes de l'Avent, ces liturgies que nous célébrons nous évangélisent vraiment, au fond du cœur, les uns les autres. Et de cette évangélisation de notre cœur naîtra, comme par une surabondance, l'évangélisation de nos frères.

 

AMEN