L'AVENT ET LA MISSION

1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 2003)
Mercredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Chapelle de Torgny : Saint François-Xavier
Bois polychrome du XVème siècle

 

F

rères et sœurs, le fait que nous célébrions aujourd'hui la fête de saint François-Xavier n'est pas tout à fait étranger à la dominante liturgique qui est le temps de l'Avent, et je voudrais vous expliquer comment ces gens-là, et plus spécialement un homme comme saint François-Xavier, concevaient le rapport entre la mission et l'avènement du Seigneur. Je crois que la plupart du temps quand nous pensons "mission", nous pensons comme hommes modernes, à une sorte de compréhension très organisatrice de la communication. En fait, nous sommes tous plus ou moins prisonniers de schémas qui vont du papier imprimé et du prospectus jusqu'à l'envahissement du réseau Internet, et nous pensons qu'en réalité, la mission ou la nouvelle évangélisation, comme on veut, on penserait un peu trop facilement que c'est la mise en œuvre des moyens les plus sophistiqués, les plus techniques possible, tenant compte de tous les nouveaux apports, pour que tout d'un coup quand vous ouvrez votre écran le matin, vous trouviez une grande bande annonce : "Yahoo, Jésus-Christ t'a sauvé !" 

Evidemment, c'est une vision un peu naïve, et elle est tellement naïve qu'il faut bien reconnaître que cela ne marche pas et ceux qui réussissent mieux dans ces domaines-là, ce sont plutôt les commerciaux, ceux qui vendent et font des affaires, et jusqu'à nouvel ordre, l'évangile n'est pas à vendre, pas toujours sûr, mais je ne crois pas. C'est pour cela que la conception des hommes du seizième siècle était encore cette conception très profonde et très solide qui structure toute la foi chrétienne. En fait, la mission n'était pas tellement vue du point de vue des hommes comme "ingénieurs de la communication", la mission était vue davantage de façon théologique comme l'Avent. 

Qu'est-ce que c'était que l'Avent, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie la présence et l'irruption de la Parole de Dieu. Par conséquent, pour tous ces hommes, si la Parole de Dieu en Jésus-Christ avait fait irruption dans le monde, elle avait dû faire partout irruption dans le monde à travers l'Incarnation. Au seizième siècle, lorsqu'on a découvert ce que l'on a appelé les Amériques, les Indes comme vous voudrez, ce qui était choquant, plus exactement, ce qui posait question, ce n'était pas de trouver de nouveaux continents, c'était le problème des navigateurs et des géographes. Mais du point de vue théologique, ce qui était choquant, c'était de se demander comment il était possible que des hommes qui n'aient pas encore été visités explicitement par l'annonce de la Parole de Dieu ? Quand Colomb débarque aux Indes, plus exactement dans les Caraïbes, le seul problème, et cela peut nous paraître choquant, c'était de planter la croix, c'était dire : la Parole de Dieu est là ! C'est pour cela que même si nous en sommes choqués, il faut comprendre que lorsque les premiers conquérants ont découvert les indiens, dans leur mentalité à eux, ils avaient des raisons, pas bonnes, mais ils avaient des raisons de se poser la question de savoir si c'étaient vraiment des hommes ou pas, puisqu'ils n'avaient pas reçu l'évangile. Comment était-il pensable que sur la planète terre il y avait des gens qui, depuis quinze siècles, vivaient sans avoir reçu l'évangile. C'était insoluble comme question. 

L'évangélisation va se cristalliser autour de deux pôles. Le premier que j'appellerai le pôle des franciscains et des dominicains, qui sera surtout en Amérique latine. Cette mission pour annoncer la présence sera de reconnaître l'humanité des hommes qui sont les nouveaux destinataires de la Parole de Dieu. Ce sera tout le travail de Bartholomé de las Casas : montrer que même n'ayant pas reçu l'évangile, ces hommes ont le droit d'être reconnus dans leur pleine humanité. Ce n'était pas si simple. En fait, Bartholomé de las Casas faisait partie au début des exploitants de toute cette population comme des esclaves, avec toute l'ambiguïté de traiter ces gens comme des esclaves, c'est-à-dire pas tout à fait comme des hommes. Il a fallu une vraie conversion spirituelle pour qu'il découvre la vérité, un beau jour. Donc, cela c'est vraiment quelque chose qui est de l'ordre de l'Avent : découvrir que la présence de l'Incarnation a redonné à tout homme sa véritable dignité, et que comme chrétien on ne peut pas avoir d'hésitation sur l'identité de ces hommes, même s'ils n'ont pas encore reçu l'évangile. Ils sont déjà pleinement hommes. 

C'est toujours, et cela reste encore aujourd'hui une des grandes dimensions de l'évangélisation. Que fait-on quand on évangélise ? il y a toujours un substrat nécessaire qui n'est pas simplement de reconnaître l'homme dans son humanité, mais de l'aider à être plus homme que peut-être il n'est dans l'état où il se trouve. C'est-à-dire de prendre en charge au nom de l'évangile, au nom de la présence de la Parole de Dieu, prendre en charge l'humanité et de l'amener à son véritable accomplissement. C'est ce qui se développera surtout dans l'évangélisation de l'Amérique latine, cela a plus ou moins bien réussi parce qu'à cette époque-là, on n'a pas tout à fait les catégories psychologiques et sociologiques pour essayer de comprendre les différences de culture, cela viendra plus tard. Mais il faut quand même bien reconnaître que tout ce que l'on sait des civilisations indiennes aujourd'hui, ce sont les missionnaires qui l'ont rapporté. On a beau dire qu'ils ne faisaient pas bien leur travail, ou qu'ils ne modéraient pas assez les conquistadors, n'empêche qu'ils ont été les sauveteurs des quelques restes de connaissances de la civilisation mayas, incas, et autres qu'ils nous ont laissés. 

La deuxième perspective plus explicite du point de vue de l'évangélisation, c'était celle des jésuites. Les jésuites naissent dans un contexte polémique, au moment du débat avec la Réforme, saint Ignace de Loyola a véritablement une conception presque militaire de la vie religieuse et de l'apostolat. Je crois que les jésuites sont les conquistadors spirituels de la nouvelle Europe du seizième siècle. Il difficile de nier que saint Ignace est un traîneur de sabre aussi bien avant sa conversion qu'après ! Toujours est-il que pour les jésuites, la perspective est de viser l'annonce explicite de la Parole de Dieu, et ce sera plutôt l'autre versant, celui de ce qu'on appelle les Indes orientales, essentiellement l'Inde d'aujourd'hui, les îles Moluques, le Japon et la Chine à la porte de laquelle saint François-Xavier mourra. 

Dans ce cas-ci, cela relève de la même spiritualité que l'Avent. Ces missionnaires partaient avec la conscience que d'une certaine manière, ils avaient été précédés par la Parole de Dieu, comme mystérieusement présente dans le cœur de ces hommes, et pour eux, ils n'étaient pas d'abord des moyens de communication, mais en tant que missionnaires, ils étaient des révélateurs. Ils venaient en annonçant la Parole de Dieu, faire voir à ces hommes qui n'avaient pas connu le Christ, qu'en réalité, ils portaient déjà cette aspiration vers l'évangile. C'est assez typique de la spiritualité jésuite, c'est typique de cette manière qui affiche une certaine confiance dans l'homme, ou de sa volonté d'ailleurs, et que l'homme peut effectivement accéder à ces mystères de la Parole de Dieu. 

Vous le voyez, depuis le seizième siècle on n'a pas beaucoup bougé sur les grandes lignes de l'évangélisation. Quand vous révisez aujourd'hui les décrets du Concile Vatican II, vous vous apercevez que le Concile est exactement à la croisée de ces deux chemins. D'une part, la révélation à l'homme de sa propre humanité, et d'autre part, l'évangélisation comme révélation à l'homme de cette présence presque anticipante de la présence de Dieu dans son cœur. Je crois qu'à travers ces deux notes complémentaires, il y a effectivement l'ensemble et la structure même de l'évangélisation dans l'Église. 

Demandons au Seigneur qu'aujourd'hui où parfois la Parole de Dieu et l'évangélisation nous paraissent si difficiles, nous retrouvions ces intuitions profondes et que nous puissions véritablement les faire partager à ceux qui ne connaissent pas encore l'évangile. 

 

AMEN