SANS LOI AVEC LES SANS LOI !
1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1993)
Jeudi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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orsque nous célébrons la fête de Saint François-Xavier nous lisons, en l'appliquant à cet homme, le très grand texte de Saint Paul qui est la charte de tout travail d'évangélisation et par lequel Paul dit qu'il "s'est fait tout à tous." "Je me suis fait l'esclave de tous. Afin de gagner le plus grand nombre, je me suis fait juif avec les juifs afin de gagner les juifs, sujet de la Loi avec les sujets de la Loi, moi qui ne suis pas sujet de la Loi, afin de gagner les sujets de la Loi. Je me suis fait sans loi avec les sans loi, et faible avec les faibles. Je me suis fait tout à tous afin d'en sauver à tout prix quelques-uns." C'est effectivement ce qui s'est passé pour Paul puisque lui, le pharisien de stricte observance est allé évangéliser des païens étrangers à ces observances, quand on pense aux Corinthiens, et c'est le cas de saint François Xavier qui est un européen bien amarré, bien enraciné dans son terroir et qui est parti aux Indes, à Malacca aux Moluques pour mourir aux portes de la Chine.
Dans tous ces cas-là, le dynamisme missionnaire lui-même tient tout entier dans la formule : "Je me suis fait tout à tous" et pourtant il y a là une redoutable ambiguïté. Parfois aujourd'hui on a l'impression qu'utiliser une formule comme "se faire tout à tous" peut être une sorte d'alibi pour ternir la force de l'évangile, voire pour le dénaturer, le rendre couleur muraille et faire que cet évangile n'ait plus aucune force, aucune vitalité, aucune puissance de proclamation du salut. Se faire tout à tous ça peut être s'adapter et tellement s'adapter que le sel, perdant sa saveur, il n'a plus de quoi saler. Se faire tout à tous ça peut vouloir dire simplement pratiquer la politique de l'ambiance culturelle, une sorte de caméléonisme qui permettrait aux chrétiens, aujourd'hui, de vivre dans une sorte d'anonymat, d'incognito au milieu des différentes couches de société dans laquelle ils seraient appelés à évoluer. Le désir de comprendre l'autre serait finalement le moyen de renoncer à ses propres opinions et convictions de foi. Et se faire tout à tous finirait par donner à la foi chrétienne la couleur de tout et de n'importe quoi.
Vous imaginez bien, qu'il s'agisse de Paul ou de François-Xavier, que ce n'est pas du tout ce qui a constitué le nerf de la guerre de leur évangélisation. En réalité, pour eux, la formule "se faire tout à tous" ne signifie pas une sorte d'adaptation qui ferait perdre son identité ou sa personnalité, mais elle signifie exactement l'inverse. Saint Paul dit : "Je me suis fait l'esclave de tous." Or esclave fait allusion précisément au Christ qui s'est fait l'esclave de tous. Par conséquent le dynamisme de l'évangile n'est pas l'adaptation, le dynamisme de l'évangile c'est la force de l'évangile qui donne à l'apôtre d'aller rencontrer l'autre dans cette attitude de serviteur et de conformité à l'autre qui va dégager précisément chez l'autre la puissance de la foi Au lieu d'imaginer que c'est nous qui adaptons l'évangile aux autres, c'est précisément l'évangile qui nous adapte aux autres. C'est l'évangile qui nous fait évangélisateurs. Et c'est pour cela que ce n'est pas un titre de gloire, ce n'est pas un savoir-faire qui transformerait l'évangile pour lui donner la couleur du milieu. Ce n'est pas un savoir-faire de l'apôtre, c'est l'évangile lui-même qui rend l'apôtre proche de ceux à qui il doit annoncer l'évangile. Et donc quand Paul se fait "sans loi avec les sans loi, sujet de la Loi avec les sujets de la Loi" cela ne veut pas dire qu'il adapte le message, mais cela veut dire que la force même de l'évangile l'établit dans une proximité avec les sujets de la Loi ou avec les sans loi, dans une proximité telle que ceux-ci ne soupçonnaient pas. Et qu'à partir de cette proximité de l'évangélisateur auprès de ceux qui sont évangélisés, celui qui annonce peut dégager le sens même de la réalité du salut qui est annoncé.
Par conséquent l'évangélisateur est comme une sorte de catalyseur qui développe et permet de se déployer chez ceux qui reçoivent l'annonce des ressources insoupçonnées qu'ils portaient déjà en eux parce que la puissance de l'évangile avait précédé celui qui évangélise. Quand le Christ envoie ses disciples annoncer l'évangile, Il leur dit : "La moisson est abondante !" C'est Lui qui est le semeur. Nous, les évangélisateurs nous ne sommes que des moissonneurs. Or quand on moissonne, on moissonne ce qu'on n'a pas semé. C'est le Christ qui l'a semé. Et bien c'est exactement dans ce contexte-là qu'il faut lire ce passage de Paul sur l'évangélisation. Non pas transformer l'évangile au goût du jour, non pas l'adapter, non pas lui faire perdre sa saveur, mais nous-mêmes nous laisser transformer en évangélisateurs par l'évangile. C'est l'évangile qui nous transforme en esclaves de ceux-là même que nous allons rencontrer pour leur annoncer le Christ qui s'est fait le serviteur et l'esclave de tout. C'est l'évangile qui nous établit dans cette proximité de nos frères pour leur annoncer l'évangile. Par conséquent l'évangile ne se trahit pas et ne nous demande pas de le trahir. L'évangile nous transforme et c'est tout autre chose.
Vous voyez toutes les conséquences qu'il y a à tirer de cette attitude de Paul et de François-Xavier pour notre propre manière d'annoncer aujourd'hui l'évangile. Nous n'avons pas à transiger. Celui qui annonce ne peut adapter à son gré ou à ce qu'il pense être ce qui fera plaisir à ses auditeurs. Celui qui annonce, c'est celui qui a été transformé par la puissance même de l'évangile pour être établi dans une suffisante proximité de ceux à qui est destiné cet évangile, pour que ceux-là, en entendant cette parole de salut, se convertissent et croient.
AMEN