L'ENJEU DE L'ÉVANGÉLISATION
1 Co 9, 16-23 ; Mc 16, 15-20
St François-Xavier - (3 décembre 1981)
Jeudi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Torgny : chapelle Notre-Dame du Luxembourg
Bois polychrome du XVII ème siècle
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aint François-Xavier que nous célébrons aujourd'hui est celui que nous avons appelé l'apôtre des Indes, c'est-à-dire qu'il est l'un de ces pionniers du seizième siècle qui est parti à la suite du grand mouvement colonial inauguré surtout par les Espagnols et les Portugais, à la découverte non pas seulement du Nouveau Monde mais des mondes nouveaux qui allaient naître de cette expérience prodigieuse de découvrir qu'il y avait des hommes qui existaient depuis fort longtemps et qui n'avaient pas eu de relations culturelles avec le bassin méditerranéen.
Ces hommes sont partis, et nous avons tendance à penser qu'ils sont partis avec une naïveté extraordinaire. Quand on lit certains passages de la correspondance de saint François-Xavier, des lettres qu'il écrivait à Saint Ignace, on s'aperçoit qu'il commençait à prêcher aux indiens en leur expliquant le "Credo", le "Notre Père" et le "je vous salue Marie". Il est certain qu'avec nos méthodes catéchétiques modernes, nous y allons beaucoup plus doucement et que nous mettons des tas d'intermédiaires psychologiques qui ne sont pas d'ailleurs toujours aussi nécessaires qu'on veut bien le croire.
Mais je crois que la grande leçon de cette affaire, c'est celle-ci : c'est que nous, au vingtième siècle, nous sommes devenus tellement soupçonneux, pointilleux sur la diversité des cultures, nous sommes tellement chargés de mauvaise conscience concernant notre Occident que nous pensons, spontanément ou pas, sans même y réfléchir, qu'il y a une sorte de barrière entre les différentes cultures. "Vous ne pouvez pas comprendre notre philosophie, parce que vous, vous venez de l'Extrême-Orient, vous ne pouvez pas comprendre nos modes de pensée économiques et sociaux parce que vous êtes d'Amérique latine". Evidemment, sans nous en rendre compte, nous commettons une sorte de faute extrêmement profonde et grave, contre la possibilité même de l'évangile. Nous croyons que nous allons pouvoir récupérer les choses en disant : Oh mais, on va adapter l'évangile aux Africains et l'on va l'adapter aux américains du Sud, on va l'adapter au Moyen-Orient. C’est évidemment une chose épouvantable, parce que généralement, ce qui en sort n'est pas tellement consolant ou encourageant.
Le problème profond de l'annonce de l'évangile, à travers la diversité des cultures humaines qui est un fait qu'il ne faut pas nier, le problème n'est pas que l'on va adapter l'évangile pour faire plaisir à un tel ou à tel autre. Le problème est beaucoup plus profond et c'est pourquoi saint Paul nous en donne la clé. Il nous dit que s'il a annoncé l'évangile ce n'est pas pour en tirer quelque mérite, la preuve c'est qu'il a été envoyé. Et d'autre part, qu'il n'a aucun droit, ni aucun mérite parce qu'il n'a pas pris l'initiative, mais qu'il n'a aucune prise sur cet évangile. Par conséquent, il ne communique pas quelque chose qui est de son bien. Il ne va pas porter quelque chose qui est de sa propre richesse. Cela n'a aucun intérêt pour lui d'annoncer l'évangile. Et pourtant il dit, ce qui est extraordinaire : c'est que cela m'a rendu libre. Et c'est peut-être ce que nous ne comprenons plus aujourd'hui, si dans l'Église, il y a toujours eu et il y aura toujours et il faut qu'il y ait plus que jamais une dimension missionnaire, qui n'est pas simplement de partir aux Indes, mais qui est déjà au cœur de nos communautés chrétiennes, c'est parce que c'est le moyen par excellence de nous rendre libres. Comment ? Lorsqu'on annonce ou qu'on proclame la Bonne Nouvelle du salut, ou de l'évangile, on délivre, de la part du Seigneur, le cœur du quelqu'un et notre propre cœur est délivré parce qu'à ce moment-là, s'établit entre celui qui annonce et celui qui reçoit, une véritable relation d'enfants de Dieu, c'est-à-dire d'homme libre.
Le secret même de notre dynamisme missionnaire c'est notre véritable liberté, non pas comprise comme un caprice ou une manière de faire ce que nous voulons selon nos goûts, mais ce désir d'éveiller dans le cœur de ceux que nous aimons, ceux qui ne connaissent pas encore le Christ ou qui le connaissent mal, et de réveiller sans cesse dans notre cœur ce goût profond de la véritable liberté qui est d’être véritablement les fils et les enfants de Dieu. C'est cela qui est l'expérience clé de toute la vie de saint François-Xavier et de tous les grands missionnaires. C'est pour cela que cela dépasse toutes les cultures, toutes les différences, toutes les divergences, toutes les manières de penser. Car au-delà de toutes les manières dont nous nous exprimons dans nos cultures, dans nos sensibilités, dans nos manières d’être, il y a quelque chose plus profond, plus vrai qui est la grâce de Dieu qui fait de nous des fils.
Est-ce que nous aurons le cœur et le regard suffisamment pénétré de la grâce de Dieu pour découvrir qu'au-delà de toutes les différences, il y a cette unité profonde de la liberté des fils que Dieu a mise dans notre cœur.
AMEN