UN ÉVÊQUE UNIATE
Ap 11, 1-12 ; Lc 19, 11-27
Josaphat de Vilna - (12 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Ne pas abandonner les deux traditions (Argentine)
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rères et sœurs, c'est un contexte bien difficile qui est évoqué à travers la mort du martyr de saint Josaphat de Vilna. C'est une des situation des plus embrouillées que l'on puisse imaginer, car aujourd'hui on considère qu'il y a la grande Russie et qu'il y a la petite Pologne. Or, à cette époque-là, la Pologne était plus puissante que la Russie. Elle avait été forgée politiquement dans l'esprit latin son rattachement à l'Occident était évident tandis que les russes à travers bien des vicissitudes, avaient évolué plutôt dans la mouvance byzantine. Lorsqu'en 1453, la chute de Constantinople annule l'empire byzantin, les russes commencent du point de vue de leur évolution et de leur approfondissement politico-religieux, à essayer d'affirmer plus spécifiquement leur identité à la fois religieuse et politique. Dans ce contexte où les deux grandes puissance de l'époque pour l'Europe orientale, il y a une terre qui est occupée tour à tour par les uns et les autres, c'est l'Ukraine qui aujourd'hui a retrouvé son indépendance et qui, à l'époque, était plutôt polonaise. Josaphat naît dans ce contexte. Il fait partie de l'élite de la société, et à Vladimir la ville où il est né, son père est conseiller municipal. Mais lui, il veut prendre son autonomie et il se rend à Vilnius où il continue ses études et est séduit par la vie religieuse.
Il connaît la tradition latine, mais il connaît aussi très bien la tradition orthodoxe. Il n'y a pas encore beaucoup de répercussions du Concile de Trente. Josaphat qui est un esprit théologique assez avisé voit bien que la liturgie byzantine est plus construite, plus élaborée et plus profonde. Il a le cœur qui penche plutôt du côté de Byzance dans ce qui reste de la tradition byzantine dans la Russie et l'Ukraine de son temps. Ordonné prêtre, il appartient aux diocèses dont les évêques sont rattachés à Rome. Il vit au plus intime de lui-même cette rupture, à la fois comme jeune prêtre, jeune moine il est rattaché à Rome, et en même temps, il vit assez profondément tous les éléments de la liturgie et de la tradition spirituelle byzantine, et lui, il pratiquera la prière du cœur : "Seigneur Jésus, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi pécheur", que l'on répète sans arrêt comme une sorte de rythme de respiration. Cet homme est tellement édifiant et remarquable, qu'il est nommé évêque de Vilna.
Pour lui, la situation n'est pas facile. En tant qu'évêque de Vilna, il est rattaché à Rome, mais en même temps, il veut essayer de maintenir la tradition de la prière qu'il considère comme la sienne, de sa ville, de son pays, qui est la tradition orthodoxe. Il n'est pas compris du tout, le pouvoir polonais estime que si l'on est rattaché à Rome on doit adopter le rite latin, il est très mal perçu par les populations qui elles sont rattachées au rite orthodoxe, mais penchent pour le tsar. Josaphat essaie de dire qu'on peut être en communion avec Rome en ayant une autre liturgie que la liturgie romaine. C'est ce que l'on a appelé les Uniates. Ce ne sont pas des bâtards, mais ce sont des gens qui ont le sens du rattachement à Rome tout en gardant les rites de la liturgie byzantine. Josaphat de Vilna célébrait la messe comme le patriarche de Moscou en communion avec le pape de Rome.
Le problème du lien avec Rome n'était pas d'ordre liturgique, mais il s'agissait bien d'un lien de communion entre les Églises. Encore aujourd'hui, il n'y a pas que le rite romain, il y a le rite syriaque le rite copte, qui sont liés avec Rome. Josaphat voulait un rite en slavon qui n'empêche pas d'être uni à Rome. Mais cela s'est très mal passé parce qu'il a été un évêque missionnaire, il allait de ville en ville pour essayer de sauver ce qui pouvait encore être sauvé de la tradition liturgique issue de Byzance. Malheureusement, un jour, lors d'une visite pastorale, il a été pris au milieu d'une échauffourée des gens du village, ces gens étaient excités contre le pouvoir polonais, et ils ont trouvé que Josaphat était la victime toute choisie pour épuiser leur colère, ils l'ont massacré. Jeté dans le fleuve, des chrétiens ont récupéré et enterré le corps. Cette mort a été ressentie comme une rupture, car les uniates ne pourraient plus jamais retrouver leur place ni en Ukraine ni en Pologne.
Ils ont cependant subsisté, aujourd'hui, il y a encore un ou deux cardinaux uniates, notamment l'évêque de Kiev qui est rattaché à Rome, mais ils se sont retrouvés en situation inconfortable. L'événement a fait grand bruit à Rome, car on connaissait Josaphat de Vilna, on savait qu'il avait réalisé de bonnes choses, et quand on a déterré son corps cinq années après sa mort, ce corps était intact. On y a vu un signe évident que Josaphat devait au moins être béatifié, et canonisé par Pie IX.
Ce qu'il faut retenir de Josaphat, c'est sa lucidité et sa liberté d'esprit. Il a vraiment vu qu'on pouvait être en lien avec Rome sans pour autant renier la richesse liturgique de l'Orient. On peut le prier aujourd'hui pour qu'il intercède pour que de nos jours encore, dans les démarches et les approches œcuméniques nous ayons le sens du respect des traditions liturgiques, mais aussi le respect des uns et des autres pour que cela ne dégénère pas comme cela a été le cas pour saint Josaphat de Vilna.
AMEN