LA QUESTION DES UNIATES

Ap 4, 1-11 ; Lc 19, 1-10
Josaphat de Vilna - (12 novembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous me permettrez aujourd'hui une digres­sion à propos de la fête de saint Josaphat de Vilna sur le problème de l'Uniatisme tel qu'on en a entendu parler depuis deux ans par les mé­dias parce qu'en général on explique les choses très mal. Vous avez sans doute vu à la télévision ces communautés de chrétiens qui se battent pour récupé­rer des églises et alors nous tirons la conclusion mo­rale évidente : c'est scandaleux et se déchirent au nom de la liturgie, etc ... En réalité le problème est un peu plus complexe.

Nous sommes donc en Orient. Et en Orient, il n'y a jamais eu, comme chez nous, une séparation claire et nette entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Chez nous cela fait à peu près dix siècles qu'on est attelé à ce problème. Je crois que l'on a à peu près fini par le résoudre même si, de temps en temps d'ailleurs, l'état se même un petit peu des affai­res de l'Église. Cela le regarde, mais je crois que l'Église, en Occident du moins, n'a plus trop de visées politiques, ou en tout cas s'il y a quelques petits re­tours de flamme dans ce sens-là, j'espère que ce ne sont que des retours de flamme. Mais, en Orient, le lien de l'Église et de l'état a toujours été assez fonda­mental et les Églises se sont toujours battues pour être les Églises de l'état. Non pas l'Église qui appartient à l'état ou qui est vendue à l'état, mais l'Église qui est reconnue par l'état comme une sorte de pouvoir com­plémentaire. C'est la raison pour laquelle les églises d'Orient sont si manifestement liées à des traditions nationales. Il y a une Église de Bulgarie, une Église de Roumanie, une Église de Russie, une Église grec­que qui n'est pas la moins nationaliste de toutes, etc ... Et chacune de ces Églises tient beaucoup à manifester son appartenance nationale.

Il est évident que vers la fin du seizième siè­cle et le début du dix-septième siècle il y a eu claire­ment la rupture entre l'Orient et l'Occident (car pen­dant trois siècles le conflit a été assez flou et en 1439, à Florence il y a même eu une tentative d'union) mais alors quelques petites communautés ont voulu rester en lien de communion avec Rome. Et comme elles voulaient rester "unies à Rome" on les a appelés "églises uniates". En fait, elles gardaient la même liturgie, les mêmes coutumes, le même enracinement populaire, les mêmes traditions rituelles, mais leur seule différence c'est d'être rattachées à Rome. Du coup elles ont été encore plus détestées que les catho­liques. Si elles étaient passées à la liturgie romaine, au moins on aurait pu dire : elles sont subornées par le pape ou payées par l'Église catholique pour faire du zèle en Orient. Mais en réalité ces églises tenaient à leurs racines.

Or, je ne vous raconte pas toute l'histoire, mais ce qui s'est passé juste après la guerre c'est que les uniates catholiques de rite byzantino-slave d'Ukraine qui, pendant la guerre étaient plus ou moins liées à l'invasion parce qu'ils y voyaient un moyen de se débarrasser de l'hégémonie russe sur l'Ukraine, cette église catholique d'Ukraine qui elle aussi avait incarné un certain passé national, au moment même où les décrets sur la liberté religieuse ont paru en Union Soviétique, cette église a eu un sursaut et s'est présentée comme les héritiers de la tradition natio­nale, et désire être reconnue comme telle. Et comme suite logique puisque Staline, juste après guerre, avait donné aux Ukrainiens orthodoxes tous les lieux de culte des Ukrainiens uniates catholiques, ceux-ci, dans une sorte de mouvement de récupération, ont réclamé la jouissance de leurs édifices religieux, vu qu'ils représentaient la légalité religieuse de l'Ukraine.

On peut avoir différents avis sur le problème. Je pense que si l'on était sur le terrain, je ne sais quelle passion nous aurions et quels motifs nous ani­meraient. Mais nous devons retenir une leçon de cette histoire. C'est qu'il n'est jamais très bon qu'une Église s'identifie trop fortement à une tradition nationale. Ce n'est jamais très bon de toujours vouloir nous justifier catholiques par Clovis et Jeanne d'Arc. Ce ne sont pas d'abord Clovis et Jeanne d'Arc qui nous ont fait ca­tholiques, c'est le sang des martyrs de Lyon, ce qui est plus noble et plus important encore. De plus ce n'est pas nécessaire de fonder notre identité catholique dans de quelconques racines nationales. Nous avons une identité nationale, elle existe, on en est content, on n'est pas obligé de pratiquer l'amalgame avec notre identité religieuse. Ce n'est pas absolument néces­saire, car si je crois, comme il y a d'ailleurs en Ukraine de réels témoins de cette position, si les Uniates catholiques ukrainiens ne se valorisaient pas tant d'être les héritiers de la tradition nationale ukrai­nienne, peut-être que le dialogue avec les orthodoxes serait possible. S'ils cessaient de dire : "c'est nous la seule et véritable Église en Ukraine" le problème se poserait avec moins de violence, moins d'arrogance et moins de ressentiment.

En voyant aujourd'hui cette postérité de saint Josaphat de Vilna qui, à mon avis, est certainement très significative et très importante pour l'Église ca­tholique et pour le problème de l'Église dans l'ensem­ble, il ne faut pas reléguer le problème de l'Uniatisme comme si c'étaient des faux-frères des orthodoxes. Ce n'est pas aussi simple. Mais ce pour quoi nous devons prier c'est pour que les Églises aujourd'hui, et plus spécialement les Églises qui viennent de se relever de la crise de l'emprise communiste, car j'ai bien l'im­pression que tout cela n'est pas très clair dans les Égli­ses tchécoslovaques, polonaises ou autre, que les Églises ne cherchent pas à se définir d'abord par une situation par rapport à la société politique mais qu'elles existent d'abord pour ce qu'elles sont : des églises c'est-à-dire des signes eschatologiques du Royaume et pas simplement des communautés religieuses qui peuvent se prévaloir d'une longue tradition nationale, ce qui n'est pas le meilleur de la tradition de l'Église. La tradition de l'Église, c'est la tradition apostolique, ce n'est pas la tradition nationale. Donc nous prierons pour que ces Églises-là, qui sont beaucoup plus menacées et plus en face du problème que nous, tirent les leçons des drames douloureux qui viennent de se passer, même s'ils sont moins douloureux que la persécution d'avant. Et que nous-mêmes, dans notre propre société, nous ne cherchions pas à "raccrocher" l'identité de l'Église à n'importe quoi et notamment pas à une identité nationale. Ce n'est pas absolument indispensable ni nécessaire. Mais que nous retrouvions l'identité de l'Église pour ce qu'elle est, le peuple de Dieu, fondé sur la tradition des apôtres, des prophètes et des martyrs, et pas simplement sur le fait de Clovis ou Jeanne d'Arc.

Que l'intercession de saint Josaphat de Vilna nous aide à éclairer notre regard et notre cœur sur le sens véritable du mystère de l'Église et de notre ap­partenance à l'Église.

 

 

AMEN