UNE SAINTE ATYPIQUE
Ap 11, 1-12 ; Mt 24, 15-28
Elisabeth de Hongrie - (17 novembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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alheur à celles qui seront enceintes". Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le Christ dans ce passage apocalyptique que nous venons d'entendre.
Cette phrase paradoxalement va très bien pour celle dont nous célébrons la mémoire en ce jour, sainte Élisabeth de Hongrie, dans cette année où nous célébrons le huitième centenaire de sa naissance. Une jeune femme qui a vingt ans, après six ans de mariage, perd son mari, alors qu'elle est enceinte de son troisième enfant.
Qui est sainte Élisabeth de Hongrie ? pour cela, je me permets de feuilleter avec vous quelques pages d'une lettre écrite à l'occasion du huitième centenaire de sa naissance, conférence faite par la famille franciscaine, puisqu'elle était rattachée à cette famille.
Cette femme est née en 1207, elle est fille du roi André, elle est princesse et selon les usages de l'époque, elle se trouve promise en mariage à un prince allemand, et à l'âge de quatre ans, en 1211, elle est arrachée à sa famille et confiée à la délégation allemande qui l'accueille à Presbourg pour ensuite l'éduquer à la cour de Thuringe. Elle va vivre son enfance avec les différents princes et princesses, et notamment celui qui va devenir son époux, le prince Louis. Elle va l'épouser à quatorze ans, elle en aura trois enfants, deux filles et un garçon, et son dernier enfant naîtra après la mort de Louis, mort en mer, avant d'atteindre la Terre Sainte. Elle reste veuve à vingt ans, refuse de se remarier et meurt à vingt-quatre ans.
Ce qui est intéressant dans cette vie, c'est qu'elle est aussi rapide et étincelante que cet éclair dont le Christ fait mention dans le passage sur l'apocalypse. Cela fait d'Élisabeth une personne difficilement saisissable. Elle ne rentre dans aucun des canons de l'époque, surtout qu'il faut bien le constater à l'époque, quel est le canon de la sainteté ? c'est de devenir un bon moine, un bon prêtre, une bonne religieuse, mais surtout, ne pas se marier ! Sainte Élisabeth fait éclater les cadres habituels de la sainteté.
"Epouse et mère, en 1221, à quatorze ans, elle épouse Louis IV de Thuringe. Ils ont grandi ensemble, se respectant comme frères et sœurs. Les noces furent célébrées dans l'église Saint Jean à Eisenach. Les liens du mariage entre eux deux ne furent pas comme c'était de coutume à l'époque, seulement signé pour des raisons politiques ou de convenance. Ces liens étaient empreints d'un authentique amour conjugal et fraternel". Nous ne sommes pas là dans le cas de certains couples ou comme on dit, parce que je suis très pieux ou très pieuse, surtout, nous allons vivre comme frères et sœurs, nous n'aurons pas d'enfants, et chacun vivra sa vie l'un à côté de l'autre. "Mariée, Élisabeth consacrait beaucoup de temps à la prière qui se prolongeait jusque tard dans la nuit, dans sa propre chambre de mariée. Elle savait qu'elle devait se dédier entièrement à Louis mais elle avait déjà senti l'appel de l'autre Époux". De cet amour à deux versants, c'est-à-dire qu'on n'a pas à choisir entre son mari, sa femme, ou Dieu, mais quand on est marié, on n'a pas fait une croix sur Dieu en disant qu'Il est réservé pour les moines et les prêtres, donc, étant mariée je n'ai pas le droit ni le temps de prier, je n'ai pas la possibilité d'avoir cette relation privilégiée avec Dieu. Sainte Élisabeth faisait les deux. "De cet amour à deux versants jaillissaient une joie profonde et une pleine satisfaction et non le conflit d'une division intérieure. Dieu était la valeur suprême et inconditionnelle qui alimentait tous les autres amours : l'amour envers l'époux, envers les enfants, et amour envers les pauvres". C'est quelque chose qu'on peut retenir d'Élisabeth de Hongrie, le fait que dans une société qui n'était pas du tout porteuse de ce sens qui nous semble habituel maintenant, qu'on n'a pas à choisir entre l'amour humain et l'amour de Dieu, mais au contraire, tout amour prend sa source dans l'amour de Dieu.
"La brève vie d'Élisabeth riche d'amoureux services, de joies et de souffrances, sa grande générosité, la proximité avec les marginaux suscitait le scandale à la cour de Warburg. Cela ne cadrait pas bien dans le contexte, beaucoup de vassaux la considéraient comme une folle. En cela, elle a rencontré une de ses plus grandes croix, crucifiée entre la société à laquelle elle appartenait, et le monde de ceux qui ne connaissaient pas la miséricorde". Là aussi nous avons entendu dans cet évangile toute une série d'arrachements, de souffrances et de destructions. Cette jeune fille n'a connu que des arrachements successifs : arrachée à sa famille pour être promise à une autre famille dans une société complètement différente, d'une culture différente, dans un pays différent, avec une langue différente, mariée à quelqu'un qu'elle n'avait pas choisi, son époux arraché à son affection à l'âge de vingt ans lors de la croisade, alors qu'ils s'aimaient, refusant de se remarier face à une famille princière qui lui a demandé de se remarier alors qu'elle ne le voulait pas, refusant de rentrer dans le cadre habituel en entrant éventuellement dans un monastère, elle vit au contraire la vie franciscaine à tous vents, dehors, en construisant des hôpitaux pour accueillir les pauvres. Elle est vraiment le type même de cette personne qui est en pleine apocalypse, à la fois au cœur même des ténèbres, et en même temps toujours éclairée par cette lumière du Christ qui, au cœur de ses arrachements successifs la mène, la guide, et la porte.
"Sainte Élisabeth de Hongrie relie aussi le cœur et l'intelligence". Elle n'est pas perdue au milieu de l'affectivité et de tout ce qui est sucre d'orge, elle fait fonctionner son intelligence. A la place de se démener, de se dépenser pour faire quelques actions caritatives sympathiques, elle va les ordonner, elle va le faire avec intelligence, avec un esprit synthétique. Elle va chercher de l'argent, elle va fonder des hôpitaux pour que l'action caritative soit objectivement féconde. Autre chose, elle sait allier à la fois la contemplation et l'action. Elle est au cœur de la prière, et en même temps, à chaque instant, elle ne cesse pas de garder le contrôle sur les choses concrètes. Pour ceux qui ont lu la bande dessinée de sainte Thérèse d'Avila, c'est exactement la même chose, ce n'est pas parce qu'on est dans les Alleluia, qu'on prie et qu'on ressort de l'oraison avec les yeux pétillants remplis de la lumière de Dieu, qu'on ne doit pas faire attention au nombre de kilos de patates qu'on achète et de vérifier qu'on a rempli la chaudière avec assez de bois pour éviter que les pauvres ne meurent de faim et de froid.
Il y a enfin l'aspect de sa fécondité. La fécondité de cette femme qui ne s'est pas arrêtée à donner la vie à trois enfants, mais qui est d'accueillir la présence de Dieu, de porte cette présence et de la rayonner en la rendant féconde envers ceux qu'elle rencontre, les pauvres, les malheureux, mais aussi les gens de sa condition. "Malgré les œuvres de sa vie très active, je le dis devant Dieu, j'ai rarement vu une femme contemplative. En effet les religieux et religieuses comme elle, sortaient de l'oraison silencieuse et virent plus d'une fois son visage illuminé et ses yeux rayonnants comme le soleil".
Frères et sœurs, il nous arrive peut-être de nous plonger comme sainte Élisabeth dans notre apocalypse personnelle, de ne pas toujours savoir saisir le sens que Dieu veut donner à notre vie, et pourtant, elle a tenu bon, elle a continué. Nous pensons parfois aussi comme elle que nous ne pouvons pas mener à la fois contemplation et action, et pourtant, cette femme a su au cœur même de son action, se laisser mener par la prière et par la lumière du Christ. Frères et sœurs, mettons-nous à l'école de cette sainte qui est extrêmement contemporaine, laissons-nous habiter par cette lumière du Christ.
AMEN