HUMILITÉ ET CONSTANCE

Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 21, 5-19
Elisabeth de Hongrie - (17 novembre 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

S

ainte Elisabeth de Hongrie s'est mariée à l'âge de quatorze ans avec le roi Louis IV de Thu­ringe. Ils ont vécu heureux ensemble pendant six ans puisqu'elle est devenue veuve à l'âge de vingt ans. Elle était à ce moment-là enceinte. Et à partir du moment où elle se retrouvait seule avec ce premier et unique enfant, elle a voué toute sa vie au service des plus déshérités et des plus pauvres et elle est morte à l'âge de vingt-quatre ans.

Nous célébrons la sainteté très humble d'une femme, d'une reine, d'une épouse, d'une mère de fa­mille, d'une jeune veuve. Et je voudrais simplement mettre en rapport ces quelques éléments biographi­ques de sainte Elisabeth de Hongrie avec la dernière phrase de l'évangile, la leçon de cet évangile à propos de la fin des temps, du Royaume de Dieu. Elle est dite par Jésus, entraîné par la question des apôtres. "Cette ruine, quand viendra-t-elle ?" Et Jésus n'a pas ré­pondu sur la question du quand, à quel moment, mais Il a répondu sur la disposition du cœur. "C'est par votre constance que vous serez sauvé".

Sainte Elisabeth de Hongrie, dans ses six an­nées de mariage, a vécu un amour humain très grand, très heureux, très profond, très rayonnant, en même temps qu'une vie spirituelle très dense dans l'optique franciscaine, dans cette sorte de profonde reconnais­sance du don que Dieu fait, avec ce goût particulier des choses simples, belles, pauvres. De fait, elle aurait pu après son veuvage qui peut être considéré comme une ruine puisque humainement il ne reste pas d'une vie conjugale pierre sur pierre, à l'image de Jérusalem détruite, elle aurait pu éventuellement et c'était son droit, refaire sa vie, redonner un père à son fils et es­sayer de régner sur un trône ou un autre. Elle a conti­nué cette valeur franciscaine choisie avec son mari, elle a continué de la vivre en donnant son temps, son amour, ses biens aux plus pauvres de son royaume.

Voilà donc une femme qui est sauvée par sa constance, par cette persévérance et cette fidélité, non pas à des événements, nous n'en sommes pas maîtres, mais à une exigence, à une valeur choisie, à un but décidé. Nous sommes des chrétiens habitués ce que je dis n'est pas forcément péjoratif, et nous avons parfois l'impression ou nous aimerions avoir la certitude que nos habitudes chrétiennes vont nous conduire au but. Nous confondons constance et habitude. Ce n'est pas la coque d'un bateau qui lui permet d'arriver au but, elle lui permet simplement de ne pas couler, c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas suffisant. Lorsque Jésus parle de constance, Il veut signifier non pas cette sorte de vie faite un peu de coutumes, d'habitudes de la foi chrétienne, mais une énergie qui met en route toutes nos capacités, toutes nos facultés, les choix fonda­mentaux que nous avons faits de vivre l'évangile pour que notre vie aille vers le but, pour que notre bateau arrive au but qui est Dieu Lui-même. Et nous sommes souvent effarouchés, effrayés par les preuves, les tempêtes. On a l'impression que Dieu nous aban­donne, que la vie est brisée, que tout est en ruine. Et au regard humain, c'est vrai. Probablement que sainte Elisabeth, se retrouvant à vingt ans, veuve avec un enfant après un mariage extrêmement heureux, a dû connaître ces sentiments humains. Mais cela n'a pas brisé sa constance puisqu'elle a su, autrement, après cette épreuve, vivre la même exigence que celle qu'elle avait choisi de vivre dans sa vie conjugale.

Je crois que c'est cela la constance. Nous choisissons librement les valeurs de notre vie, de vi­vre notre foi, mais nous ne choisissons pas les cir­constances dans lesquelles nous allons la vivre. Le pilote du bateau choisit le but, mais il ne choisit pas les tempêtes, les coups de chien, les épreuves, la houle et tout cela. Que cet aspect de la sainteté d'Eli­sabeth de Hongrie nous aide à nous appuyer non pas sur les choses de ce monde, surtout pas nos habitudes, notre coquille, mais à vivre selon l'énergie de l'évan­gile, énergie à laquelle nous adhérons par notre li­berté, par notre volonté, et qui nous aide, et elle seule, à cette constance dans la fidélité à ce que notre vie doit être, à ce don de nous-même à Dieu et aux autres, comme Elisabeth de Hongrie a su le vivre dans deux événements différents, une vie conjugale et cette épreuve après la mort de son mari. Qu'elle nous aide chacun personnellement à retrouver ce sens profond de la constance, cette énergie, cette adhésion perma­nente à l'œuvre de Dieu en nous, quels que soient les événements, avec tous les événements de notre vie. Nous demanderons cette grâce pour nous, mais aussi pour l'Église de Hongrie qui, après ces quarante d'histoire de totalitarisme, connaît de graves tempêtes et parfois pourrait céder à un certain doute, à une certaine habitude dans laquelle elle s'est installée et dont elle a parfois peine à sortir.

Que la fidélité à l'évangile garde et nourrisse en nous cette constance dont Jésus dit que, avec elle et par elle, nous serons sauvés.

 

 

AMEN