DEUX VEUVES
Ap 6, 1-8; Lc 21, 1-4
Elisabeth de Hongrie - (17 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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eux veuves : celle que nous célébrons aujourd'hui, sainte Elisabeth de Hongrie, une reine, riche, ayant tous les biens de la terre, mais qui les a mis entièrement au service des pauvres se consacrant corps et âme à leur service, une autre, celle de l'évangile, pauvre elle-même, indigente, n'ayant rien, seulement deux petites pièces à mettre dans le trésor du Temple.
Et Jésus nous dit que celle qui n'a donné que deux piécettes a donné autant que la reine qui a consacré tous ses biens au service des pauvres. Tant il est vrai que l'amour qui est la seule valeur du Royaume, l'amour qui était au cœur d'Elisabeth de Hongrie quand, quittant ses habits royaux et sa couronne, elle consacrait tous ses efforts aux pauvres, l'amour qui était au cœur de cette autre veuve de l'évangile quand elle mettait tout ce qui lui restait dans le trésor du Temple, tant il est vrai que cet amour n'est pas d'ordre quantitatif.
Nous avons toujours tendance à parler des réalités d'esprit comme des réalités matérielles. Nous avons toujours tendance à parler de l'intelligence, de l'amour comme de choses qui se traitent par plus ou par moins. Et nous disons couramment que nous aimons plus telle personne que telle autre ou bien nous nous plaignons d'être moins aimés de Dieu ou de nos frères. Nous mettons constamment cette illusion du quantitatif dans la façon de "mesurer" l'amour. Pourtant, saint Bernard nous l'avait dit, "La mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure !" C'est pourquoi cette veuve a mis tout, même si ce tout n'était que deux piécettes. Il n'y a donc pas de mesure au sens quantitatif du terme dans l'amour. On aime ou l'on ne sait pas aimer. Mais quand on aime, et aimer c'est se mettre à l'école de Dieu qui, seul, sait aimer, quand on aime, on ne compte pas et l'on donne tout. C'est pourquoi on n'aime pas plus ou moins, il arrive qu'on ne sache pas aimer, qu'on aime mal, mais on n'aime jamais assez parce qu'aimer c'est donner tout.
Alors évidemment, dans l'ordre qualitatif, on aime différemment. On n'aime jamais deux fois de la même manière. C'est vrai humainement, on n'aime jamais deux enfants, même s'ils sont l'un et l'autre cher au cœur de leurs parents, on ne les aime jamais de la même manière parce qu'ils sont différents et parce que aimer c'est aller à l'autre tel qu'il est, donc dans sa différence. Et si on voulait faire une sorte d'égalitarisme de l'amour ce serait une négation même de l'amour car chaque acte d'amour doit se proportionner à la réalité aimée. Et quand cette réalité est une personne, cette personne étant unique au monde, si nous l'aimons, nous reconnaissons son unicité, nous percevons ce qu'elle a d'unique, nous cessons de la mettre dans une catégorie, de lui coller des étiquettes. Par conséquent, quand nous aimons, nous découvrons ce que l'être aimé a d'unique et donc notre acte d'amour est lui aussi unique. A plus forte raison quand il s'agit de l'amour de Dieu. L'amour de Dieu ne se mesure pas, l'amour de Dieu ne fait pas nombre avec les autres amours, l'amour de Dieu pour nous n'est pas plus ou moins, il est un don total. Et il nous appelle à ce même don total pour Lui, et à travers Lui à un don total pour les autres. Car l'amour que nous avons pour Dieu et qui doit se mettre à la mesure de l'amour que Dieu a pour nous, cet amour que nous avons pour Dieu est l'école, la source, le trésor dans lequel nous puiserons la grâce de savoir aimer les autres. Nous n'aimons les autres qu'à partir de cet amour de Dieu, qui vient de Lui dans notre cœur et qui rejaillit de notre cœur vers Lui et de notre cœur vers nos frères.
Alors, cessons de comptabiliser en matière d'amour. C'est la source d'un grande maladie qui s'appelle la jalousie. La jalousie consiste à croire que l'on est moins aimé que d'autres et, à cause de cela, à trouver mauvais que les autres soient aimés parce que nous croyons qu'ils sont aimés plus. La jalousie s'enracine dans cette erreur quantitative de l'amour. Si nous savions ce que c'est qu'aimer et être aimé, nous comprendrions que chacun est aimé de façon différente et unique et que l'amour qui est donné à un tel n'est jamais enlevé à tel autre, mais au contraire, que cet amour appelle un amour plus grand et que si mon frère est aimé d'une façon extraordinaire, unique a laquelle je ne peux pas prétendre et je ne peux pas accéder, je ne pourrai jamais accéder à l'amour qu'il reçoit de cette même source vient pour moi aussi un amour unique et qui est aussi beau et même plus beau car tout amour est toujours plus beau qu'un autre, ce qui n'empêche pas que cet autre soit aussi plus beau que le premier.
Alors, à l'école de Dieu, essayons d'apprendre ce que c'est que d'aimer, pour ne plus faire ces misérables petites comptabilités, sources en nous de tant de péchés d'envie et de jalousie. Que le Seigneur nous fasse découvrir, dans notre cœur, comment et combien Il nous aime, et comment Il nous appelle, nous aussi, à entrer dans cette logique de l'amour qui n'a rien à voir avec nos petits calculs humains.
AMEN