QU'EST-CE QUE LA SAINTETÉ ?

Lv 19, 1-4 + 9-18

(1er novembre 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL 

E

n cette nuit où nous célébrons la nuée immense de ceux qui nous ont précédés ou qui nous suivront, la nuit étant toujours l'occasion privilégiée d'entendre le murmure profond des cœurs qui se sont accordés dans l'harmonie la plus étroite avec le cœur de Dieu. Essayons de comprendre qu'il n'y a pas d'autre alternative que la sainteté car c'est le seul chemin. C'est presque même une erreur de vouloir appeler la sainteté un chemin car nous n'avons pas d'autre solution que la sainteté. Avancer par des chemins de traverse, c'est forcément tourner le dos à la lumière à laquelle nous sommes appelés et destinés. Trouver mille ruses pour esquiver cette lumière ou la voiler parce qu'elle nous paraît trop forte ou trop puissante, c'est la mépriser dans ce qu'elle est. 

       Certes, certains sont arrivés avant nous, se sont brûlés plus fort que nous à l'amour de Dieu, sont devenus plus que nous "buisson ardent" de l'amour de Dieu. Certes, ils sont devant nous comme ces buissons étranges, non consumés mais perpétuel feu semé à travers des éternités pour éclairer l'humanité en marche. Mais nous n'avons pas d'autre choix que de les reconnaître, non seulement comme modèles mais comme moteur, comme appel profond pour chacun de nous, aujourd'hui, là où nous sommes.

       Le problème peut-être est de nous reposer, en cette nuit, la singularité de notre vocation personnelle. Lorsque nous parlons de sainteté, nous avons trop tendance à vouloir tout mêler ensemble, à rassembler comme une seule gerbe ce qui est vrai. Mais une gerbe de fleurs n'est belle que si, individuellement, chacune reflète la beauté de Dieu. Nous sommes appelés à une vocation particulière de sainteté qui ne ressemble à aucune de celles qui ont été vécues auparavant. Il manquerait une couleur fondamentale dans le tableau de l'eschatologie de la fin des temps si notre propre sainteté ne participait à l'éclat du feu de l'amour de Dieu.

       Il n'y a pas d'autre issue, pour nous chrétiens, que de répondre, du fond de notre être, au cœur de Dieu qui disait aux anciens : "Soyez saints parce que je suis saint !" Soyez comme je suis moi-même. Et en même temps, il nous faut répondre avec ce chant particulier qui n'appartient qu'à nous-mêmes et dont notre vie est l'occasion d'apprendre progressivement la partition. Tout ce que nous sommes est appelé à une communion particulière et Dieu souffrirait s'il manquait quelqu'un à l'appel de cette communion.

       Ces quelques mots pour nous remettre face, non pas à l'exigence de la sainteté, à ces mots si souvent employés et finalement usés, mais pour retrouver comme le poids même de ce que veut dire "saint". L'étrangeté de Dieu se résume dans ce mot "saint". Tout à la fois son inaccessibilité et sa proximité ! Et enfin ce qu'Il fait de nous, ce qu'Il fait en chacun de nous comme une œuvre particulière, comme une singularité inouïe et unique, cela aussi c'est la sainteté. Car la sainteté de Dieu ne se condamne pas à rester pour elle-même comme se satisfaisant dans ce qu'elle est, mais elle se répand, se sème, cherche des terrains pour germer et fructifier. Et à chaque fois c'est une nouvelle œuvre, une nouvelle partition qui demande à être achevée.

       En cette nuit d'attente, et avec l'immense nuée de témoins, dans cette ronde incroyable de fête qu'est la Toussaint, reprenons notre place dans la danse, celle qui célèbre la gloire de Dieu. Acceptons de nous laisser prendre par la main par tous ceux et celles qui nous ont précédés, avec leur sourire, leur joie, leur courage, leur persévérance et leur humour. Acceptons d'entrer dans cette immense ronde car il y a notre place, et des larmes pourraient couler sur leurs joues si nous manquions à l'appel : "Soyez saints comme je suis saint !"

       AMEN