HEUREUX LES CŒURS PURS, CAR ILS VERRONT DIEU
Dt 6, 2-6
(1er novembre 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous le savons lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à Lui parce que nous Le verrons tel qu'II est. Et tout homme qui fonde sur Lui une telle espérance se rend pur comme Lui-même est pur".
Frères et sœurs, abordons de front le problème, qu'est-ce que la sainteté ? Plus directement encore, qu'est-ce que le ciel ? qu'est-ce que le paradis? Je le pose d'autant plus volontiers qu'il paraît qu'à Saint-Jean de Malte, on parle plus souvent du Royaume que du paradis. A ce qu'on dit, le paradis relèverait d'un style trop fleuri, ce qui est bien la moindre des choses quand il s'agit du paradis. Mais revenons à la question : qu'est-ce que la sainteté, le ciel ou encore le paradis ?
Si l'on devait faire un micro-trottoir, je pense que les représentations que les personnes interrogées auraient presque spontanément à l'esprit feraient penser à une sorte d'énorme show télévisuel, une sorte de grande cérémonie, où il serait question du couronnement et de la réussite de Jésus de Nazareth qui recevrait l'oscar d'Hollywood pour avoir enfin réussi à ramener toute la Création dans l'orbite de sa sainteté, le tout évidemment avec un commentaire en voix off. Bref un énorme show dans lequel tout le monde est rassemblé. Cette idée de paradis spectacle n'a pas grand-chose à voir avec la réalité du Royaume ou du paradis, même si, quand on regarde par exemple les peintures de Fra Angelico ou de tous les Florentins de la Renaissance, on a l'impression de se trouver devant une sorte d'admirable revue de mode avec tous les mannequins de Dior et de Chanel du Quattrocento, évidemment ! qui défileraient sous nos yeux et sous les yeux de la Trinité. En réalité le paradis et le ciel n'auront rien de spectaculaire ni de télévisuel. Au risque de vous décevoir, je dois vous affirmer que le paradis ressemblera étrangement à la vie courante que nous menons actuellement. En fait "là-bas", ce n'est que le moment même où tout ce que Dieu a commencé "ici-bas", en nous et à travers nous, sera mené à son suprême accomplissement. Ceci demande quelques explications.
Qu'est-ce que la sainteté ou encore "être un saint" ? En un mot, être saint, c'est être soi-même. Vous allez me dire, voilà un idéal curieusement narcissique ! Pourtant si vous écoutez une des premières paroles de la Bible sur la sainteté, il s'agit de Dieu Lui-même qui parle à son Peuple et qui lui dit ceci : "Soyez saints comme Moi, je suis saint". Autrement dit, si je traduis littéralement : "Soyez vous-mêmes ce que vous avez à être, comme Moi-même Je suis déjà ce que Je suis". D'ailleurs c'est la définition même de Dieu : "Je suis ce que Je suis". Cela veut donc dire que pour Dieu le seul idéal, le seul projet qu'Il a, c'est de nous donner par grâce de devenir ou d'être nous-mêmes. Ce qui se comprend d'ailleurs, parce que nous vivons sur le mode d'un mécontentement permanent. Nous ne sommes jamais contents ni de nous-mêmes, ni des autres, ni de la Création. Nous imaginons toujours que " ça " aurait pu ou aurait dû être autrement. Mais précisément Dieu n'a pas d'idées de ce genre dans le cœur et dans la tête, Dieu ne passe pas son temps à imaginer la Création autrement, comme nous le disons, "Il fait avec", "Il vit avec". Et la grandeur de Dieu, c'est de respecter sa création. Et donc s'Il nous a voulu, chacun d'entre nous, tels que nous sommes, c'est pour nous faire parvenir à la plénitude de ce que nous devons être, c'est-à-dire de ne jamais mépriser quoi que ce soit ni de sa création ni de sa créature.
Le mystère de la sainteté tel que le croit et le professe l'Église au cœur du monde et de la création, c'est qu'il s'agit d'une sainteté pour les êtres créés. Et il est curieux de voir comment, dans l'histoire, on a souvent essayé d'extrapoler une sorte de paradis qui n'aurait rien à voir avec le "maintenant" de notre sainteté. Mais Dieu a voulu l'inverse, Dieu a voulu que le paradis, le ciel soit la manifestation de ce que nous sommes. Vous avez entendu la phrase de saint Jean : "Nous Lui serons semblables parce que nous Le verrons tel qu'II est". Donc si nous le voyons tel qu'Il est, c'est que nous Lui serons semblables en étant précisément tels que nous sommes. Autrement dit, nul reniement de la création, nul mépris de la créature, nul création d'un au-delà "qui n'aurait rien à voir", le paradis n'est pas un "arrière monde", cette manière de voir ne peut qu'entretenir un mode de penser fondé sur l'illusoire ou le factice, mais le paradis est la stricte continuité de la création et donc la sainteté est la stricte continuité de ce que nous sommes maintenant. Si l'on parle de rupture, c'est parce que nous voyons les choses de notre point de vue, selon lequel nous considérons la mort comme une rupture. Mais du côté de Dieu qui a vaincu la mort, il voit les choses du point de vue de la continuité.
Alors, je devine déjà votre réaction : soit, direz-vous, nous allons être nous-mêmes, là-haut, mais ce n'est pas très emballant parce que si je garde tous mes défauts et surtout si les autres gardent tous les leurs, alors ce sera littéralement invivable. Déjà dans la vie de famille, il y a des hauts et des bas, avec les enfants, l'éducation est déjà un lourd problème, dans la société rien ne va plus, plus rien ne marche, il va y avoir bientôt des grèves de routiers. Alors si vous nous promettez simplement "que plus ça change, plus ce sera la même chose", n'avons-nous pas quelques bonnes raisons d'éprouver quelques réticences ? Mais alors le Christ ne se serait-il pas un peu moqué de nous ?
C'est bien là notre problème, nous serons nous-mêmes mais, attention, non pas tels que nous nous rêvons, mais tels que Dieu nous rêve, tels que Dieu nous veut, tels que Dieu nous façonne. Vous le savez déjà dans l'ordre de la vie et de l'éducation humaines, comment devient-on soi-même ? Par les autres. Quand on est né, on avait déjà son code génétique, son petit bagage d'A.D.N. dans toutes les cellules, on avait peut-être déjà son mauvais caractère. Mais en attendant toutes données qui constituent notre personnalité aujourd'hui ne sont apparues que par le côtoiement journalier et permanent de chacun avec les autres, d'abord son père, sa mère, ses frères et sœurs, et puis la jardinière d'enfants, puis l'institutrice et le directeur du collège, et puis finalement l'élu ou l'élue de son cœur au moment où l'on a décidé de se marier, et puis aujourd'hui dans la relation quotidienne avec ses propres enfants. Car je crois qu'une des grandes responsabilités des enfants, c'est d'aider leurs parents à rester jeune, donc ils les transforment petit à petit, en les immunisant contre la sclérose mentale précoce. Ca veut donc dire que déjà au plan humain, on ne devient soi-même que par cette continuelle transformation et cette confrontation permanente avec l'autre ou les autres sur nous C'est la loi du genre. On ne devient pas homme tout seul, et c'est la raison pour laquelle les enfants loups restent des loups s'ils ne connaissent pas d'êtres humains qui leur permettront de découvrir leur propre humanité.
Donc si vous voyez mieux le mystère de notre propre devenir humain, lié à une situation permanente de vis-à-vis, vous comprendrez aisément qu'avec Dieu, c'est la même chose. Comment en effet devenons-nous des saints ? C'est par une situation de vis-à-vis avec Dieu. Et comme Dieu est à la racine même de nous-mêmes, selon l'admirable formule de saint Augustin : "Dieu plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes", Dieu nous fait devenir ce que nous sommes. Telle est la grande passion de Dieu, il n'a pas envie de nous déguiser tous sous le même uniforme militaire et nous faire défiler dans le paradis au pas cadencé, "les oreilles dans le sens de la marche". C'est au contraire pour Dieu le fait de dire à chacun : "Tu es celui que J'ai créé pour la communion avec Moi, donc il faut que Je t'amène par le cheminement de ton histoire personnelle à cette vérité de toi-même qui te permettra de Me contempler, face à face". Dieu n'a pas d'autre souci que celui-là.
C'est un peu la difficulté devant laquelle notre foi bute le plus souvent. En fait nous n'y croyons pas trop. Nous avons même un peu tendance à nous "protéger". Nous ne voulons pas nous exposer à ce mystère de l'action de Dieu qui, jour après jour, transforme notre être, notre cœur et notre vie tout entière pour que nous devenions nous-mêmes. C'est la raison pour laquelle nous passons une bonne partie de notre temps à essayer vainement de construire des faux décors, des procédés pour nous mentir à nous-mêmes, pour ne pas dire ou ne pas reconnaître la vérité de nous-mêmes, soit face aux autres, soit face à Dieu. Il y a comme une sorte de mensonge qui est rémanent en nous, la peur d'être nous-mêmes. Or précisément le génie de Dieu, c'est petit à petit de nous prendre dans le mystère de ce vis-à-vis ou de face à face personnel avec Lui jusqu'au jour où il nous y fera parvenir en plénitude.
Et c'est d'ailleurs, vous le remarquerez, la raison pour laquelle le mystère de la mort d'un être cher est pour nous à la fois si bouleversant et si profondément apaisant. Car quand quelqu'un meurt, c'est plus fort que nous, même si nous sommes brisés par l'arrachement, nous éprouvons la certitude que cette personne est arrivée à la plénitude d'elle-même. Voilà qui est étonnant. Nous ne vivons pas du souvenir de ceux qui nous ont quittés, nous vivons d'une certaine et réelle plénitude de leur présence. Nous avons la certitude de foi car il me semble que cela ne peut venir que de la foi qu'au moment où ils sont morts, ils sont arrivés à cette plénitude d'eux-mêmes dans le vis-à-vis avec Dieu. Vous vous demandez peut-être "comment ça se passe". A vrai dire, on ne sait pas grand-chose, mais j'aimerais vous suggérer quelque chose qui pourra vous accompagner dans votre méditation sur ce mystère du devenir de chacun d'entre nous qui accède à la plénitude de sa personnalité à travers le travail que Dieu opère en nous, jour après jour.
Cet automne, les parisiens ont beaucoup de chance parce qu'une fois de plus, ils ont droit à toutes les grandes expositions. Et maintenant ils ont donc la chance de voir l'exposition des grandes œuvres de Georges de La Tour. Ce que l'on appelle la culture en France est tellement centralisé en France qu'un beau jour on lira dans les notices de Georges de La Tour, peintre né à Lunéville et qui a exposé à Paris en 1997. Les provinciaux peuvent se contenter des photos et des livres d'art. Or, vous avez tous présent à l'esprit l'un ou l'autre des tableaux de ce très grand peintre. Vous en avez vu récemment à la télévision et dans le moindre magazine, puisque tout le monde en parle. Or, Georges de La Tour a trouvé un procédé de peinture qui me fait précisément penser à la manière dont Dieu agit. Je dirais que la sainteté dans nos existences, c'est exactement le mystère de cette flamme de bougie dans ses tableaux. Vous savez, la lumière d'une bougie, ce n'est presque rien, précisément il ne s'agit pas d'un sunlight comme au cinéma, c'est simplement le jeu vivant de la flamme sur les tissus, sur la peau, sur les visages, sur les yeux, sur les objets. On pourrait croire à la limite qu'il s'agissait d'un procédé, mais ça n'a rien à voir. C'est parce que Gorges de La Tour savait que tel éclairage, telle lumière, apparemment sans grande intensité, était cependant capable de révéler l'identité véritable, le moi véritable des êtres qu'il peignait.
J'ai lu récemment un essai sur ce peintre et son auteur, Pascal Quignard, a écrit un fort beau texte qui vaut la peine d'être médité, parce qu'il évoque à mon avis, peut-être à l'insu de l'écrivain, le problème de la sainteté. Il s'agit d'un commentaire sur ce très beau tableau qu'on appelle habituellement la Nativité, alors qu'en réalité on n'en sait rien, il n'est pas sûr qu'il s'agisse de la naissance de Jésus, parce que Joseph n'est pas figuré sur le tableau. Il n'y a que deux femmes penchées sur ce nouveau-né, si complètement enveloppé dans ses langes qu'on ne peut s'empêcher de penser à un linceul. Et voilà le texte que Pascal Quignard écrit et que je vous propose d'écouter comme une célébration de la sainteté chrétienne telle que nous venons d'essayer de la comprendre. Vous vous souvenez donc de ce tableau Le nouveau-né qui nous montre une maman vêtue d'une magnifique robe rouge feu et qui tient son enfant, enveloppé dans des langes tout blancs et, sur le côté, on voit une personne qui, de sa main, abrite la lumière comme s'il ne fallait pas que nous soyons aveuglés par cette source de lumière.
"Dans "le Nouveau-né", la lumière de la chandelle est masquée derrière la main levée. Elle hésite entre bénir ou protéger la flamme et se concentre sur l'énigme d'un minuscule homme ligoté de bandelettes, qui sera un jour un mort. Le bébé devient le foyer dont la clarté vient sculpter de sollicitude les deux visages des jeunes femmes qui sont penchées vers lui. Chez La Tour, les dieux sont sans nimbes, les anges sont sans ailes, les fantômes sans ombre. On ne sait si c'est un enfant ou Jésus. Ou plutôt, tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir. Ce ne sont pas des toiles que peint La Tour, mais des images. Les peintures ne racontent pas un récit, elles font silence en demeurant à son affût. Elles transforment la vie en son résumé. A la fois elles font du mystère la chose la plus domestique et elles rendent subitement solennelles les molécules de la condition humaine, naissance, séparation, sexualité, abandon, silence, angoisse, mort ... Tout est unique et tout est deux. Toute femme est Marie, mais c'est chacun qui meurt. Ce n'est jamais le même bonheur qui s'écroule, quand un homme et une femme se désunissent, même si c'est toujours une étreinte éternellement semblable qui unit un homme et une femme quand ils s'aiment. Ce n'est jamais la même larme qui coule, même si c'est toujours le même abandon qui cause la même souffrance. Ce n'est jamais n'importe quel homme qui meurt, même si c'est, depuis toujours, une unique mort qui nous ôte à la respiration de l'air et à la vision de la lumière". (Pascal Quignard, La nuit et le silence, Georges de la Tour, Flohic, Charenton, 1995, pp. 53-57. C'est nous qui soulignons.)
"Bienheureux les cœurs purs". Comme le suggère Pascal Quignard, tout enfant est Jésus, tout fils de Dieu est Jésus. La sainteté chrétienne, si j'ose dire, c'est l'œuvre de Dieu qui, comme le pinceau de La Tour, simplement à l'aide de la lumière d'une chandelle, fait que chaque vie, chaque destin, chaque histoire personnelle est unique, non pas unique d'abord à nos yeux, ce qui ne serait pourtant déjà pas mal, mais unique à ses yeux. Et la béatitude de la pureté, la béatitude qui trouve son écho dans saint Jean lorsqu'il dit : "Celui-là se rend pur comme Dieu Lui-même est pur", cette béatitude de la pureté, c'est la transparence, la double transparence d'un double regard. Le regard de Dieu sur nous, qui nous a vus et qui a posé son regard sur nous comme La Tour sait poser la lumière de la chandelle sur les tissus, sur les visages et sur la peau de ses modèles. Et c'est la lumière et la transparence de notre regard lorsque, jour après jour, nous nous laissons façonner et transformer pour devenir cet unique enfant de Dieu que Dieu a voulu pour toujours auprès de Lui.
AMEN