NOTRE SAINTETÉ EST CELLE DE L'ÉGLISE

Ct 2. 8-14 . Ct 3, 1-4; Jn 20, 1-18
Vigiles de la Toussaint - Année B (1er novembre 1994)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

uisque nous sommes entre nous, ce soir, je vais me permettre de vous confier un secret de chapitre. Et comme on le dit si bien ici, je compte sur votre discrétion pour que ça ne sorte pas des Bouches du Rhône. Ce secret de chapitre, c'est ce que j'ai dit à mes frères, cet après-midi, car vous savez que, de temps en temps, nous avons des chapi­tres c'est-à-dire un petit moment de réunion ou nous discutons de mille et mille choses. Je leur ai parlé de la Règle de saint Augustin. Je ne sais pas si vous l'avez déjà lue, ce n'est pas encore paru en Livre de Poche, mais c'est un texte extrêmement intéressant dans lequel saint Augustin, quelques années seule­ment après sa conversion, alors qu'il n'était pas encore évêque, avec quelques frères rassemblés, a expliqué comment il fallait vivre la vie de moine. A l'époque, il était assez rare que l'on écrive des règles monastiques. Un des rares qui avait fait quelque chose en ce sens était saint Basile. Et l'on peut dire, que saint Augustin est le premier Père de l'Église en Occident qui ait écrit une Règle pour les moines. Elle a eu un succès énorme puisque pratiquement la moitié des religieux, peut-être plus, ont comme point de référence la Règle de saint Augustin. Et nous-mêmes nous l'avons c'est pour cela que je me suis permis de la commenter au­jourd'hui.

Or il y a une chose extraordinaire dans cette Règle. Il explique aux moines comment il faut vivre. Si vous deviez vous-mêmes expliquer comment doi­vent vivre les moines, je suis sûr que vous sauriez dire qu'il faut passer son temps à faire des efforts, des sa­crifices, des macérations, des vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, que ça n'a rien de drôle, qu'il faut faire des efforts pour conquérir son salut, qu'il faut renoncer au monde. Ce sont toutes ces choses qui vous viendraient a l'esprit. Et bien vous avez tout faux, parce que, chez saint Augustin, la seule raison pour laquelle il faut entrer au monastère, la seule rai­son d'être des monastères, le lieu où vivent les moi­nes, c'est ce qu'il appelle l'unanimité. Vivre unanimes dans une maison. La première chose à demander au postulant c'est : est-ce que tu veux entrer dans l'âme unique de la communauté ? Pour saint Augustin c'était évident. Le seul sujet la seule préoccupation des moines doit être l'unanimité. Or cette manière de voir les choses est tres originale. Ce n'est pas de met­tre les moines dans une sorte d'enfermement idéologi­que où tout le monde pense pareil. Je pense que le peu d'expérience que vous avez avec nous doit vous faire pressentir que cela ne pourrait pas marcher. Mais cela veut dire que, quand quelqu'un rentre dans une com­munauté monastique, il est précédé par un projet, il est précédé par une unanimité qui vient de la commu­nauté elle-même. Et ce qu'on lui demande d'abord, c'est d'entrer en harmonie, en consonance avec cette unanimité profonde de la communauté. Par consé­quent toute la vie de la communauté et toute la vie individuelle de chacun c'est d'inscrire sa propre vie dans l'unanimité, la consonance et l'harmonie de toute la communauté.

Autrement dit, l'unanimité de la communauté précède le projet individuel, personnel de chacun. C'est assez original. Car avouez qu'aujourd'hui, sim­plement le vocabulaire dire "j'ai la vocation" veut dire que l'on commence à penser qu'on veut faire quelque chose, on un projet, on veut vivre pour Dieu et en­suite, dans l'immense palette des innombrables possi­bilités qui s'offrent à nos yeux, on choisit entre la vie contemplative ou la vie active, la vie mixte. Saint Augustin ne pense pas ainsi. Il pense qu'il y a d'abord la communauté comme telle qui est constituée dans l'unanimité et celui qui y rentre doit chercher à accorder tout son être, toute sa vie, tout son désir, tous ses projets a cette unanimité. Et la seule chose qu'on devrait lui demander c'est cela. Pourquoi est-ce que je vous raconte cela ? C'est parce que nous sommes en plein dans le cœur du sujet de la Toussaint, car célébrer la Toussaint, ce n'est pas célébrer notre volonté d'être saint. Bien sûr, je ne veux pas vous décourager dans votre bonne volonté de sainteté, rassurez-vous là-dessus, au contraire je vous y encou­rage à fond. Mais comprenez bien, si la sainteté était simplement notre projet, il n'y aurait jamais d'Église. Il n'y aurait jamais d'Église car chacun "roulerait pour lui", pour sa propre sainteté. Et qu'est-ce qui nous assurerait que cette sainteté qui m'est donnée est en consonance, en harmonie avec la sainteté de mon voisin et de ma voisine ? Mais rien. Si tout cela repo­sait uniquement sur ma volonté personnelle, ça ne marcherait jamais. La sainteté c'est d'abord la sainteté de l'Église. Et l'on rentre en Église comme on rentre en religion ou plus exactement ce que saint Augustin avait compris c'est qu'on entre en religion comme on entre en Église, par le fait de rechercher l'unanimité et la consonance de l'unique sainteté de l'Église pour qu'elle façonne, modèle et configure notre propre sainteté à la sainteté du Christ.

Donc quand nous fêtons la Toussaint, la pre­mière chose que nous fêtons c'est la sainteté du Christ. S'il n'y avait pas cette sainteté du Christ, comme le milieu même, la source même à partir de laquelle nous pouvons trouver notre propre visage de sainteté, nous serions les plus malheureux et peut-être aussi les plus hypocrites de tous les hommes. Nous ne comprendrions rien à la sainteté si nous ne la considé­rions pas d'abord, si nous ne la contemplions pas d'abord dans la source par laquelle elle nous est don­née. Et surtout, quand le Christ donne la sainteté, Il la donne à la communauté ecclésiale. C'est le concile Vatican II qui le dit : "Puisqu'il a plu à Dieu de ne pas nous sauver isolés, mais de sauver les hommes tous ensemble". Voilà l'Église, voilà la sainteté de l'Église, voilà notre propre sainteté.

Au fond, c'est pour cela que l'Église est sainte. Tous ceux qui disent qu'elle a des tas de dé­fauts parce que son évêque n'est pas exactement comme on le rêve, que ses curés sont toujours insup­portables ou qu'on revèle le mal de ses voisins laïcs, tous ceux-là passent à côté de ce qu'est véritablement l'être même de l'Église. L'être même de l'Église, c'est le projet global de sainteté dans lequel nous avons à essayer d'entrer en résonance et un unanimité. C'est précisément parce que ce projet nous rassemble dans la sainteté que nous pouvons espérer, par grâce, de devenir des saints.

C'est la raison pour laquelle, quand nous fê­tons la Toussaint, c'est la fête de l'Église, la fête de l'Église somme le lieu naturel et germinal de la nais­sance et du surgissement permanent de la sainteté, de la sainteté de Dieu dans le monde. Et nous-mêmes nous devons comprendre la sainteté non pas comme un projet personnel. Ce n'est pas la société néo-libé­rale dans laquelle chacun essaie de faire sa place au soleil pour trouver ses performances. Non, la sainteté de chacun d'entre nous c'est le fait de nous laisser configurer à l'unanimité même de la sainteté de l'Église. Et c'est pour cela que c'est une grâce, c'est pour cela que nous ne la fabriquons pas.

Alors, ce soir, en entrant dans le mystère de la fête de la Toussaint, essayons de découvrir cette grâce même, telle que saint Augustin l'expliquait, à travers l'unanimité pour les membres de son monastère. Que nous la découvrions dans sa racine la plus profonde et la plus belle qui est précisément que l'Église nous précède.

 

 

AMEN