LA VIGNE, IMAGE DE LA SAINTETÉ

Jn 15, 5-17
Vigiles de la Toussaint - Année A (1er novembre 1987)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous venons d'entendre dans l'évangile l'allé­gorie de la vigne. Je voudrais y revenir dans le cœur de cette liturgie de Toussaint pour essayer d'y découvrir les linéaments de la sainteté chrétienne telle qu'elle nous est révélée à travers ce passage.

Ce qui me paraît le plus étonnant c'est que la sainteté est fondamentalement une affaire de commu­nication vitale. Pour signifier la relation vivante entre Lui-même et ses disciples, le Christ a choisi l'image d'une vigne, l'image d'un arbre, d'un corps vivant, un végétal certes mais un vivant. Et le mystère même de la sainteté, c'est qu'il s'agit d'une réalité d'ordre vital. Une des choses qui a peut-être anémié la sainteté dans notre cœur ou dans notre culture contemporaine, c'est le fait de l'avoir assimilée trop facilement à une sorte d'idéalisation de l'homme. Il faudrait répondre à un certain nombre d'exigences morales ou de connais­sances. Il faudrait répondre à une sorte de portrait fixé d'avance, comme des héros de chevalerie. Mais au lieu de partir à l'aventure pour pourfendre les enne­mis, il s'agirait de combattre pour Dieu. Dans ces cas-là, qu'il s'agisse du héros de chevalerie, qu'Il s'agisse de l'idéal moral, ce qui est terrible c'est le côté un peu desséchant de cette aventure. Il y a toujours comme un creux, comme un abîme entre l'idéal qu'on s'est proposé et d'autre part les folles dépenses d'énergie qu'on a l'impression de gaspiller. Si la sainteté était un idéal, si la sainteté était simplement le fait d'essayer, par toutes nos forces, de correspondre à ce tracé que Dieu a pensé pour nous ou que nous-mêmes avons pensé pour notre propre compte, elle serait sans doute l'aventure la plus désespérante qui soit. Elle serait à peu près aussi désespérante que ces confessions où l'on dit : "Je n'ai pas avancé d'un pouce depuis la dernière fois." C'est au fond la même mécanique et la même illusion. "Voilà, je m'étais tracé une sorte de portrait, une sorte d'autoroute sur laquelle il ne de­vait plus y avoir aucun obstacle et en réalité j'ai l'im­pression de n'avoir pas pu avancer d'un pouce."

Pourquoi ? Parce qu'effectivement il n'y avait pas de vie. Il y avait peut-être de bonnes idées, de la bonne morale, de la bonne volonté, toutes choses ex­trêmement louables, mais il manquait l'essentiel. Il manquait la greffe. Il manquait cette vitalité qui passe depuis le tronc jusque dans les branches pour porter du fruit. La sainteté est affaire de grâce, au sens où elle est communication immédiate et vitale de la vie même de Dieu. Et il est magnifique que le Christ nous ait laissé ce témoignage de la vigne au moment même où Lui-même allait mourir sur la croix en donnant sa vie, en faisant de la croix le cep, le tronc sur lequel nous allions être enfin greffés. Depuis, l'Église est le corps du Christ, l'Église est ce lieu de communication de la vie. La communion des saints c'est cette com­munication vitale qui existe à partir de la source qui est le Christ, qui est la chair du Christ, qui est le sang du Christ livré, versé pour nous, et qui par diffusion, par ramification vient irriguer, saisir de l'intérieur, la vie de chacun d'entre nous.

Mais encore faut-il que nous-mêmes ayons le souci d'accueillir cette vie comme elle nous est don­née, ne pas vouloir la passer d'abord au filtre de nos projets, de nos capacités mais de la laisser sourdre, un peu comme l'eau de la source sourd du rocher, hum­ble, discrète, précieuse, chantante. C'est cela la sain­teté, c'est l'effacement mais toute la fraîcheur d'une source. La plupart du temps cela ne se voit pas, c'est caché, ça file entre les doigts. Et c'est le mystère même de la présence de Dieu. Dieu n'est pas là pour nous ériger à nous-mêmes la statue de notre propre vertu. Dieu est là simplement comme une mère qui porte en elle son enfant pour lui communiquer la vie, comme une famille est là pour faire grandir ceux qui vivent à l'intérieur de cette famille par cette commu­nication vitale d'affection, d'amour qui fait que, petit à petit, effectivement l'enfant grandit et trouve la plé­nitude de sa taille d'adulte. Dieu est là comme cela. Il est cette source, Il est cette communication de vie. C'est cela l'Esprit Saint. C'est cette même vie qui cir­cule dans le cœur de l'amour de Dieu et qui vient cir­culer dans notre propre vie et y porter du fruit.

Alors au moment même où nous entrons dans cette fête, essayons de laisser s'ouvrir notre cœur à la source qui veut couler en lui. N'allons pas chercher la sainteté du côté de la projection de nos désirs, allons la rechercher à la source, au plus intime de nous-mê­mes, là où Dieu s'est caché secrètement depuis le jour de notre baptême et où Il ne cesse de couler, de faire couler en nous sa grâce et la vitalité profonde de son Esprit Saint. En cette nuit, avançons-nous vers le Sei­gneur, laissons-le venir à nous : "Voici qu'Il vient, escorté de nuées !" Voici qu'Il vient sur notre cœur comme la rosée. Voici qu'Il vient chanter en nous le chant de son Alleluia éternel. Voici qu'Il vient faire vibrer en nous la beauté, la douceur de sa vie et de son bonheur. Alors, il suffit de nous laisser prendre, de laisser cette vie éclater en nous. Et même si elle ne fait pas de bruit, même si elle est d'une infinie discré­tion, nous aurons par la foi ce regard assez simple et assez reconnaissant pour savoir d'où vient notre vie. Elle vient de ce que nous sommes greffés sur le cep, que nous recevons la vie même de Dieu, non pas une vie que nous aurions adaptée ou préfabriquée pour nous, mais la grâce dans tout son absolu, dans toute sa force, dans toute sa discrétion, dans toute sa vérité, la vérité de Dieu et la vérité de nous-mêmes.

 

AMEN