QUI SONT LES SAINTS ?

Vigiles de la Toussaint - Année B (1er novembre 1985)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

Mille reflets d'un même visage

Q

 

ui sommes-nous, frères et sœurs, sinon ces sarments de la vigne qui est le Christ ? Et qui sont les saints sinon ces sarments de la vigne qui est le Christ ? Qui sommes-nous sinon les mem­bres de ce corps qui est le corps du Christ ? Que sont les saints sinon les membres de ce corps qui est le corps du Christ ? Qui sommes-nous sinon ces pierres vivantes avec lesquelles est construit cet édifice qui est l'Église du Christ, fondée sur la pierre angulaire qui est le Christ Lui-même ? Et que sont les saints sinon ces pierres vivantes dont est construit l'édifice sur la pierre angulaire qui est le Christ ? Alors peut-être les saints et nous sommes-nous de la même es­pèce, de la même race ? Peut-être faut-il, comme dans l'Église ancienne, employer ce mot de "saints" pour parler de nous, pour parler des croyants ?

Quelle est la condition de la sainteté ? "De­meurez en Moi comme Je demeure en vous dit le Christ. Demeurer dans le Christ. Vous l'avez entendu dans cet évangile, ce mot "demeurer" ne cesse de revenir, comme un refrain lancinant : "Celui qui de­meure en Moi peut demander au Père ce qu'il veut" Demeurer dans le Christ, comme Il l'explicite aussitôt c'est demeurer dans son amour. Et voilà pourquoi nous pouvons, dès maintenant, être les saints, les membres du corps du Christ, les sarments de la vigne qui est le Christ, si nous demeurons dans son amour, comme Il demeure dans l'amour du Père. Car l'amour du Christ est assez fort pour faire de nous des saints, si nous acceptons de demeurer dans cet amour. D'y demeurer, c'est-à-dire d'y faire notre demeure, d'y habiter, de nous loger dans cet amour du Christ, d'y trouver notre lieu, d'y établir notre vie, de nous fixer dans cet amour du Christ.

La sainteté, ce qui caractérise les saints, ce ne sont pas les miracles qu'ils ont accomplis, ce ne sont pas les vertus qu'ils ont pratiquées, ce ne sont pas les efforts qu'ils ont réalisés, ce qui fait les saints c'est l'amour du Christ, dans lequel ils ont accepté d'habi­ter. Ils ont accepté d'être aimés, ils ont accepté d'être remplis jusqu'au bord par cet amour du Christ, et ils y ont demeuré. Nous ne sommes encore que des saints en devenir, nous sommes dans l'apprentissage de la sainteté, parce que nous sommes instables dans l'amour du Christ, parce que nous ne savons pas en­core demeurer dans cet amour. Nous ne savons pas nous y établir de façon décisive, définitive. Nous ne savons pas nous ancrer dans cet amour du Christ, nous ne savons pas nous laisser imprégner, envahir de toute part par cet amour du Christ. Nous sommes toujours en train de chercher autre chose, une autre sécurité, une autre raison de vivre, un autre plaisir, un autre intérêt, quelque chose pour meubler notre vie d'une autre manière, nous ne savons pas demeurer dans l'amour du Christ. C'est pourquoi notre sainteté reste fragile, notre sainteté n'est encore qu'une ébau­che, qu'un commencement de sainteté, que le brouil­lon de notre sainteté véritable.

Nous sommes déjà les frères des saints. Nous sommes déjà façonnés avec le même amour qui façonne les saints. Nous sommes en train, comme dirait saint Irénée, "de nous accoutumer à la sainteté de Dieu". Nous sommes déjà en train de nous laisser apprivoiser par ce Dieu très saint qui veut nous aimer jusqu'à nous rendre semblables à Lui, jusqu'à envahir toute notre vie de sa sainteté. Plus nous nous laisserons aimer, plus nous deviendrons saints. Ce n'est pas en réalisant des œuvres extraordinaires, ce n'est pas en essayant de nous élever au-dessus de no­tre condition présente, ce n'est pas en essayant de conquérir telle ou telle performance spirituelle, que nous deviendrons des saints, c'est en nous laissant aimer.

Saint Augustin le disait tout à l'heure, les saints de l'évangile c'est Zachée le pécheur public dont le cœur a été retourné parce que Jésus est venu habiter en lui, chez lui. Les saints de l'évangile c'est la pécheresse qui est venue dans la maison du Christ pleurer sur ses pieds. Les saints de l'évangile, c'est la femme adultère que Jésus n'a pas condamnée, c'est le larron qui a fait sa demeure sur la croix, à côté du Christ et qui est entré, avec Lui, en même temps que Lui dans le paradis. Les saints ce sont ceux qui ont su découvrir le cœur du Christ, ce cœur "doux et hum­ble", ce cœur qui nous aime, ce cœur qui veut trans­former notre cœur à l'image du sien, dans la même humilité et dans la même douceur. Nous pouvons nous laisser aimer dès maintenant. Nous nous laissons aimer dès maintenant, car nous connaissons la force de l'amour du Christ. Nous l'avons expérimentée, nous savons ce que c'est que d'être aimé par Dieu. Et, au fond, nous voulons être aimé par Lui, nous accep­tons de nous laisser aimer, nous voulons que son amour rejaillisse de notre cœur en amour de nos frè­res. Et même si nous sommes égoïstes, fragiles, même si nous sommes pauvres, misérables, même si nous sommes lamentablement pauvres, cependant déjà l'amour du Christ a commencé d'envahir notre cœur, de remplir place par place tout notre être.

Alors, la fête d'aujourd'hui c'est notre fête, car c'est la fête de l'Église qui est la communion des saints, le rassemblement des saints, la communication de sainteté entre tous ceux qui sont saints, la commu­nication de sève entre tous les rameaux de la vigne, la communication de vie, du souffle vital, du sang vi­vant à tous les membres de ce corps qui est l'Église et que nous constituons nous-mêmes.

Que la sainteté de chacun de nos frères, et particulièrement la sainteté de ceux qui nous précè­dent parce qu'ils demeurent définitivement dans l'amour du Christ, que cette sainteté se communique à chacun d'entre nous et nous remplisse, petit à petit, et nous permette de communiquer aussi quelque chose de la sainteté du Christ à nos frères, pour que peu à peu nous devenions ce que nous sommes, c'est-à-dire les saints qui constituent l'Église sainte, l'Épouse sainte du Christ.

 

AMEN