DEMEURER DANS L'AMOUR DU CHRIST
Jn 15, 5-17
Vigiles de la Toussaint - Année C (1er novembre 1983)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL
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i nous en croyons le Christ, dans cette page d'évangile que nous venons de lire en cette vigile de la Toussaint, la sainteté chrétienne se résume en un mot : "Demeurer dans l'amour du Christ." Ce que le Christ nous ordonne d'abord, ce n'est même pas d'aimer, c'est d'abord d'être aimé, de demeurer dans l'amour de Celui qui nous aime, car il n'y a pas d'autre sainteté, il n'y a pas d'autre voie pour apprendre à aimer que d'abord d'être aimé, et d'être aimé par Celui-là seul qui peut nous aimer jusqu'à la racine de notre être, jusqu'à la source de nos forces vives. Où trouverions-nous la force d'aimer ? Où trouverions-nous la possibilité d'ouvrir ce cœur si petit aux dimensions de l'univers sinon en Celui qui, d'abord, déverse en nous la plénitude de son amour ?
Nous ne savons pas aimer. Nous ne savons pas donner. Nous ne savons pas ouvrir notre cœur et nos mains. Nous ne savons pas recevoir. Notre cœur a une tendance permanente à se refermer sur lui et nous ignorons quelle est la clé qui permettrait d'ouvrir ce cœur toujours prêt à se refermer. Nous n'avons pas en nous les capacités spirituelles, vitales, nous n'avons pas en nous un dynamisme de vie suffisant pour franchir toutes ces barrières, toutes ces carapaces qui se sont accumulées autour de notre cœur, que nous avons héritées de l'humanité, de la société, de notre milieu, de nos préjuges, de notre propre faiblesse et médiocrité, de notre lenteur à comprendre, à ouvrir les yeux, à croire. Nous n'avons pas en nous la capacité de franchir toutes ces barrières et de briser toutes ces carapaces. Il faut que quelqu'un d'autre fasse irruption en nous et casse tout ce qui s'oppose à la venue de la lumière, du jour et de la vie.
Et cet Autre, ce ne peut être que Celui qui sait aimer, Celui qui porte en Lui le secret, la force de cet amour sans limites qui a été créateur de chacun de nous. Cet amour qui a créé l'univers tout entier, cet amour qui a jailli de toutes parts et à partir duquel ont été façonnés tous les mondes. Cet amour qui, plus profondément encore, est la vie Éternelle, infinie du Père, du Fils et de l'Esprit. Cet amour qu'ils échangent sans cesse, l'un avec l'Autre, dans la plénitude d'un don sans limites. Il n'y a que Celui qui sait aimer qui peut nous apprendre ce que c'est qu'aimer, ce que veut dire seulement ce mot d'amour.
Alors la première chose dont nous avons besoin, je serais tenté de dire la seule chose dont nous avons besoin, c'est d'être aimé, et d'accepter d'être aimé. Il n'est pas si facile que cela d'accepter d'être aimé, d'être aimé gratuitement. Nous avons toujours besoin de "faire", d'agir, de prendre l'initiative, de construire, de bâtir. Nous avons toujours besoin d'organiser notre vie, de retrousser nos manches, de nous mettre à l'œuvre et tout cela est nécessaire, certes, mais à sa place. Et avant tout il ne s'agit pas d'abord d'inventer un chemin, mais de se laisser guider, d'apprendre le chemin. Si nous voulons toujours prendre l'initiative, nous empêchons Dieu d'agir car nous brouillons les pistes, nous sommes là toujours, affairés au milieu, en train de mettre ceci ou cela en place selon nos petites idées, selon le plan que nous avons conçu, et Dieu ne sait pas où pouvoir poser ses pieds, Dieu ne sait pas où pouvoir faire intervenir sa grâce. Il faut que nous acceptions d'être aimé et c'est difficile d'accepter d'être aimé.
Ceux qui ont l'expérience de la souffrance, du péché, ceux qui ont l'expérience de cette souffrance spirituelle de se savoir pauvre, démuni, de découvrir qu'il y a en nous si peu de vie, si peu de bien, ceux-là comprennent à quel point il est difficile de venir les mains vides devant Dieu, pour lui dire : "J'accepte d'être aimé tel que je suis, non pas tel que je voudrais être, tel que je rêve d'être, non pas d'être ce surhomme ou du moins cet être réussi que j'aurais tellement aimé d'être, mais j'accepte d'être cette pauvre chose que je suis, et d'être aimé comme cela." C'est cela le début de la sainteté : accepter d'être aimé par Dieu, comme Il nous aime tels que nous sommes, dans notre pauvreté, dans nos limites et dans notre misère. Et, à ce moment-là cet amour de Dieu peut véritablement imprégner toute cette pauvreté et la transformer dans la seule richesse qui existe, et qui n'est pas l'accumulation de toutes ces vertus de tous ces dons dont nous avons rêvé, mais qui est seulement cette présence doucement aimante de quelqu'un qui peut, tels que nous sommes, nous mettre debout et nous mettre en marche, et nous envoyer à travers le monde pour dire aux autres que nous sommes aimés, et que, eux aussi, sont aimés, et que cela est la chose la plus merveilleuse du monde, et que, s'ils acceptaient cet amour, leur vie pourrait en être changée et devenir tellement autre que cet enfer que, souvent, ils en font pour eux-mêmes.
Frères et sœurs, en ce soir de Toussaint, acceptons de devenir des saints. C'est peu de chose. c'est immense, cela tient en ce seul secret : "Dieu nous aime, acceptons qu'Il nous aime et nous serons transformés."
AMEN