UNE DEMEURE
Lv 19, 1-4+9-18 ; Tb 13 ; Jn 15, 5-17
Vigiles de la Toussaint - Année B (1er novembre 1982)
Homélies du Frère Michel MORIN

Bethphagé : Est-ce une maison ?
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on cœur exulte et mon esprit tressaille Car ma chair reposera dans la paix." "Si tu veux prier, retire-toi dans ta maison, ferme ta porte, prie ton Père qui est là dans le secret, et Il te répondra." C'est-à-dire Il t'enveloppera de sa présence et, dans la douceur de son repos, tu pourras contempler sa splendeur.
Les deux textes que nous avons lus ce soir, se répondent dans un dialogue très étonnant. Dans le premier texte, en édictant quelques-unes des lois d'ordre humain ou social pour le peuple, à chaque fois, le Seigneur ajoute : "Je suis le Seigneur !" et cela revient comme un refrain. Et dans le second texte, alors que le Seigneur s'apprête à quitter ses disciples, à quitter sa maison de la terre, sa demeure terrestre, il leur dit à plusieurs fois, comme un autre refrain : "Demeurez ! Moi, Je suis le Seigneur ! Demeurez en Moi !"
Depuis qu'il y a des hommes sur la terre, ils ont cherché, et ils ont réussi, à se construire des maisons, des demeures, des villes, où ils puissent habiter, où ils puissent vivre. Et depuis notre venue sur la terre, chacun d'entre nous, nous voulons aussi construire notre petite maison, avec ce que nous avons, avec ce que nous avons reçu, avec ce que nous avons acquis. Et nous voulons nous installer, aussi bien que possible, dans la maison de notre corps, de notre vie personnelle comme dans la maison de notre vie sociale. Nous nous aménageons une petite demeure. Nous nous aménageons une ambiance ou une atmosphère. Nous disposons notre maison avec les meubles que nous aimons le plus, nos qualités ou nos vertus, que nous mettons dans les pièces les plus passagères, celles où nous accueillons, et les meubles les moins beaux dans les pièces retirées, où, seul, nous nous retirons nous-mêmes. Nous construisons notre maison, une maison pour tous, dans la société et puis, dans cette petite ville qu'est la société, une petite maison pour chacun, sans nous rendre compte de l'extrême fragilité de notre propos, sans nous rendre compte que tout ce que nous aménageons comme cela pour nous, ou un petit peu pour les autres, mais quand c'est pour les autres, c'est aussi souvent un petit peu pour nous, et nous ne nous rendons pas compte que nous construisons quelque chose d'extrêmement fragile. Et même nos matériaux modernes les plus résistants, s'écroulent parfois aussi vite que des cabanes en branchages de bois. Ces petites maisons n'ont pas d'autre solidité que celle de nos rêves ou de nos illusions, mais nous y tenons. Nous tenons à notre vie, nous tenons à notre peau, nous tenons à notre maison, à notre chambre sur laquelle nous refermons la porte.
Et le Seigneur nous dit, ce soir : "Demeurez !" Les maisons que nous nous construisons ne sont pas des demeures, car une demeure ce n'est pas la même chose qu'une maison. Une maison c'est ce qui est fait avec du matériau, qu'il vienne de la terre ou que ce soit aussi ces lois personnelles ou sociales dont nous avons besoin, bien sûr. Et c'est avec cela que nous construisons notre maison. Mais on peut construire des maisons sans que ces maisons deviennent des demeures. Car une demeure c'est beaucoup plus difficile à construire qu'une maison. C'est beaucoup plus dur. Il ne suffit pas d'arranger quelques meubles. Il ne suffit pas d'avoir quelque chose qui nous plaît et de mettre une barrière autour. Nous avons beaucoup de maisons, mais peut-être n'avons-nous pas de demeure. Et c'est ce qui nous rend souvent si taciturne, si triste et si désemparé. Et le Seigneur nous dit, à nous qui avons humainement construit notre maison, qui avons établi nos lois le mieux possible, le Seigneur nous dit : "Je suis Moi le Seigneur !" Et le Seigneur est venu justement demeurer avec son peuple, alors que celui-là n'avait d'ailleurs pas de maison, puisque cette demeure du Seigneur c'était une grande lumière, une grande nuée pendant l'Exode. Et le Seigneur est venu demeurer dans son Temple, mais la maison du temple a été détruite, et cependant le Seigneur a continué de demeurer dans son peuple.
Et la demeure que le Seigneur nous a donnée, pour que nous puissions nous retirer et y contempler la splendeur du Père dans le secret, c'est la chair du Fils. Et c'est pour cela que le Fils peut nous dire, avant de quitter nos maisons de la terre : "Demeurez en Moi !"
"Demeurez en Moi !" car c'est là que vous pourrez vivre, pas simplement survivre, mais vivre. Pas simplement vivre dans vos maisons de la terre, mais vivre au plus profond de votre cœur, au plus profond du secret de votre vie. Vivre dans cette demeure, c'est-à-dire avec le maître, ou plutôt avec l'ami, car le serviteur ne loge pas au même étage que son maître, mais l'ami y loge, l'ami y habite. Le serviteur habite une maison, celle de son maître. L'ami demeure dans la maison de son ami.
C'est dans cette maison de son cœur que le Christ nous invite, ce soir, à entrer. Il faut désirer, vouloir un petit peu quitter sa propre maison, se détacher un petit peu de ses murs ou de ses tapis, pas simplement passer son temps à cultiver son petit jardin, mais essayer de marcher vers cette autre demeure dans laquelle nous ne sommes pas encore pleinement introduits, vers laquelle nous marchons, car nous ne contemplons pas encore de nos yeux de chair la splendeur du Père. Alors, nous avons encore besoin de ces maisons de la terre pour abriter notre vie, mais il ne faudrait pas les habiter comme si nous y serions toujours, car un jour viendra, et peut-être plus vite qu'on ne pense, où ces maisons de la terre, en pierre ou en chair, s'écrouleront. Et il faudra, à ce moment-là, joyeusement et sans regret, passer vers le Père, entrer dans la demeure du Fils, pour vivre avec le Père de la vie du Fils dans la communion de l'Esprit. C'est cela la sainteté à laquelle Dieu nous appelle. Nous n'avons pas de sainteté personnelle. Nous n'avons pas à construire notre sainteté personnelle, car il n'y a qu'une seule sainteté, c'est celle de Dieu, et c'est celle dans laquelle nous sommes tous appelés à demeurer Et ce n'est qu'à ce moment-là que nous deviendrons vraiment vivants, vivant du même Dieu, vivant de sa même sainteté.
''Seigneur, où demeures-Tu ?" Toi le Premier-né d'entre les morts. Est-ce bien vrai ? Est-ce dans Ta gloire ? Est-ce dans Ta demeure que ma chair reposera en paix ?
AMEN