MAIS IL Y A LA MER
Jn 15, 5-17
Vigiles de la Toussaint - Année A (1er novembre 1981)
Homélies du Frère Michel MORIN

La Méditerranée au Rayol
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uelque cinq siècles avant Jésus-Christ, un poète grec Eschyle, dans une de ses pièces Agamemnon, avait écrit ces quelques vers : "Mais il y a la mer, et qui l'épuisera ? La mer qui nourrit et toujours renouvelle D'une sève précieuse la pourpre infinie."
Quatre siècles après Jésus-Christ, vers l'an 400, un homme d'une cinquantaine d'années se promenait le long de la même mer, de cette mer Méditerranée. Au rythme de ses pas il essayait de comprendre le mystère de Dieu. A ce moment-là, il rencontre un tout petit enfant qui s'amusait sur la plage avec un seau, à remplir avec l'eau de la mer un trou qu'il avait creusé dans le sable. Bien évidemment, à chaque fois qu'il revenait avec un seau plein, il s'apercevait que l'eau avait disparu dans le sable. Au cœur de saint Augustin, puisque c'était lui qui marchait et réfléchissait au bord de cette mer, il y eut comme cette voix intérieure qui lui dit : "Ce petit enfant aura épuisé la mer, avant que tu n'aies compris le mystère de Dieu."
Même si l'Apocalypse dit qu'au temps de la terre nouvelle "il n'y aura plus de mer", puisque le Christ n'est pas encore apparu dans sa gloire sur les nuées, puisque nous ne nous passons pas encore tout à fait de l'éclat du soleil et de la lune, peut-être que ce soir, nous pouvons, avec cette image, avec ces souvenirs et ces désirs d'infini que l'histoire nous a rapportés, avec cette parabole de la mer, nous puissions ensemble, un peu plus, sonder, découvrir et nous laisser entraîner dans le mystère de la sainteté de Dieu.
Oui, nous sommes des êtres de rivage. Nous passons beaucoup de temps sur cette terre à construire, à creuser, à détruire, nous sommes un peu comme ces enfants qui vont et viennent s'amusant avec un château de sable que la marée d'après détruira mais, qu'ils recommenceront toujours. Nous sommes ces gens toujours occupés à creuser notre trou, à chercher notre place au soleil et à s'y installer, souvent seuls, d'ailleurs, sans en faire trop profiter les autres. Vous savez bien que sur ces plages de la côte, il faut bien avoir au moins sa place pour jouir un peu du soleil. Nous sommes ces êtres très occupés par la terre et cependant, nous avons dans notre cœur un désir qui vient de plus loin que la terre. Nous avons dans notre cœur un désir qui nous mènera plus loin que les limites de la terre, cet horizon que nous voyons bien souvent. Nous ne savons pas très bien qui est Dieu. Nous le cherchons souvent dans notre tête, nous cherchons à résoudre ce mystère de Dieu, comme saint Augustin, et cependant je crois que nous nous y prenons souvent mal. Car nous le faisons à l'image et à la ressemblance de ce petit enfant qui cherche à remplir d'eau le petit trou qu'il a creusé. Il connaît un petit peu ce qu'est l'eau : il patouille avec, il barbotte dedans. Mais il voit que ce qu'il récolte, aussitôt disparaît. Et cela peut le décourager. Cela peut l'empêcher de continuer. C'est vrai que, souvent dans notre vie chrétienne, nous allons puiser en Dieu, de temps en temps, ce dont nous avons besoin, nous lui demandons ce qui est nécessaire pour notre vie. Nous essayons, avec ce qu'Il nous donne, avec ce que nous croyons qu'Il nous donne, de remplir notre trou d'eau en nous apercevant toujours que ça s'en va. Dans notre vie chrétienne, souvent, nous nous décourageons parce que peut-être, nous en faisons trop un jeu d'enfant ou un jeu d'homme, ce qui n'est pas mieux.
Comme moi souvent, quand vous étiez enfant, en approchant justement cette mer, vous avez été attiré par elle et lâchant le bras de la grande personne qui vous tenait prudemment, vous vous êtes précipité pour toucher à cette eau et un petit peu vous baigner. Puis aussi, comme les enfants, dès que la première vague arrive un peu plus forte, vous revenez en courant retrouver la main que vous avez lâchée. C'est un petit peu ce que nous faisons continuellement avec Dieu. Nous aimons bien le rencontrer. Nous aimons bien vivre en sa présence. Nous aimons bien ce Dieu de sainteté "Saint et bienheureux Jésus-Christ" que nous chantons tous les soirs. Nous aimons bien nous plonger, nous baigner dans sa présence et connaître un petit peu quel est ce mystère immense. Peut-être qu'au fond, dans notre vie de la terre, nous n'aurons pas d'autre joie que de nous baigner sur les bords du rivage de Dieu. Mais cependant, il est absolument nécessaire que nous passions beaucoup de temps, le plus de temps possible à nous baigner en Dieu, à nous laisser envahir par sa présence. Il est absolument nécessaire que nous ayons le courage d'abandonner un peu nos jeux de la terre ou la chaleur du soleil sur notre peau, pour connaître un peu plus quelle est l'immensité de cette mer du mystère de Dieu. Nous n'en saisissons ni la profondeur, ni la largeur, ni la hauteur de même que nous ne connaissons pas toutes les dimensions de la mer naturelle qui est devant nous. Mais la meilleure façon d'en avoir un petit peu le pressentiment intérieur c'est de nous laisser envahir tout entier par elle. C'est de nous y plonger, de nous laisser baptiser dans cette eau qui nous renouvelle, dans cette eau qui nous nourrit de quelque chose de précieux, de quelque chose d'infini.
Notre vie chrétienne, elle est trop occupée, j'allais dire à nous-mêmes, à notre propre sainteté que nous voulons construire ou que nous voulons remplir de la sainteté de Dieu, et peut-être pas assez à nous laisser happer, à nous laisser saisir, à nous laisser envahir, à nous laisser baigner par la sainteté de Dieu qui approche vers nous avec la régularité, avec la majesté, avec la présence et la richesse de la vague au bord de la mer.
Le mystère de Dieu est profond. Saint Augustin lui-même n'en a pas atteint toutes les dimensions bien qu'il soit peut-être l'un des hommes qui a été le plus au fond du cœur de Dieu, qui ait approfondi le plus toutes les richesses de cette mer immense qu'est le dessein de Dieu. Il ne faut pas nous décourager en voyant que d'autres, reconnus comme les saints qui ont été canonisés, ont été peut-être plus souvent et plus loin dans ce mystère de Dieu. Ce qu'il faut, c'est que ces frères aînés soient autant d'étoiles, soient autant de bergers, soient autant de marins qui nous indiquent la nécessité de fréquenter cette mer et d'aller, de plus en plus au fond, d'avancer en eau profonde pour connaître ce mystère de Dieu, même si notre désir terrestre nous fait souvent revenir sur le rivage où nous nous sentons plus en solidité et en confiance.
Lorsque nous nous présenterons au bord de cette mer pour en parcourir l'immensité intérieure, nous n'aurons pas beaucoup d'amour dans les mains, c'est vrai, nous n'aurons pas beaucoup de charité, nous n'aurons pas beaucoup d'œuvres de paix, nous n'aurons pas un cœur très pur, nous n'aurons pas beaucoup de souffrances pour la justice. C'est vrai, nous aurons peut-être les mains vides, mais, peu importe puisque Dieu pourra ainsi les remplir de sa présence. Car, au fond, peut-être ce qui nous sauvera, en définitive, ce qui a sauvé beaucoup de saints, ce n'est peut-être pas tellement l'amour qu'ils ont eu, même s'ils en ont eu beaucoup, mais c'est surtout le désir très fort qu'ils ont eu de connaître cette immensité de Dieu, malgré leur propre péché ou peut-être même avec leur propre péché, pour qu'il soit pardonné. Car notre péché, qu'est-ce que c'est sinon cette mauvaise solution que nous donnons à notre désir de bonheur profond, cette mauvaise solution que nous donnons à notre désir d'aimer vraiment Dieu et les autres ? Nous y arrivons si peu. Oui, nous sommes des êtres de désir sur le rivage de la terre et de la mer, en allant d'un côté ou de l'autre sans nous laisser encore happer par le mystère de Dieu.
La fête de tous les saints est une fête de douceur, de la douceur de cette présence de Dieu qui sans cesse nous attire, qui sans cesse nous rafraîchit, qui sans cesse nous appelle. C'est la première parole que Dieu a eue pour Adam après son péché : "Adam, où es-tu ?" Le désir de la douceur de Dieu. La douceur de Dieu, le désir de Dieu pour Adam. Et la dernière parole de l'homme sur cette terre, je souhaite que ce soit la dernière pour chacun de nous, et elle est à la fin de l'Apocalypse : "Oui, viens, Seigneur Jésus !" C'est le désir de l'homme de connaître enfin Celui qu'il cherche, de connaître enfin Celui qu'il a déjà un peu saisi et pressenti sur la terre au cours de sa vie.
Et puis, un jour, nous ne savons pas quand, mais cela nous arrivera, aujourd'hui ou demain, nous serons happés par une lame de fond, une lame du fond de l'amour de Dieu. Cette lame, nous ne savons pas quand elle viendra mais nous savons que sa force nous emportera. Et, dans notre dernier éclair de conscience humaine, nous dirons : "oui, maintenant, nous n'en reviendrons pas." Nous ne reviendrons pas du fond de ce mystère de Dieu, nous ne reviendrons pas sur la terre, envahis par l'immensité de la richesse du cœur de Dieu, aussi grande, aussi belle, aussi profonde et aussi inouïe que les richesses de la mer. Et, dans le mystère de la Pâque du Christ, nous passerons sur le rivage, de l'autre côté de cette mer. Alors, avec l'assemblée des saints, que nous chantons aujourd'hui, nous pourrons célébrer cette sainteté de Dieu que nous palpons, que nous pressentons de temps en temps, quand nous avons assez de courage, de cœur et de désir pour nous baigner dans sa présence. Oui, un jour, frères et sœurs, vous et moi, nous ferons partie de cette assemblée de Dieu, nous serons célébrés dans cette fête de la Toussaint.
AMEN