L'IMMENSE FOULE DE TÉMOINS

Lv 19, 1-4+8-18 ; Jn 15, 5-17
Vigiles de la Toussaint - Année C (1er novembre 1980)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

N

 

ous nous faisons habituellement une idée de la sainteté comme les païens s'en font une eux-mêmes. Nous pensons que la sainteté, c'est ce qui est séparé, ce qui est isolé de ce monde dans lequel nous vivons, ce qui est consacré au service de Dieu. De cette conception, nous trouvons encore un écho dans le don de la Loi, le texte auquel nous nous sommes référés tout à l'heure "Soyez saint comme moi je suis saint". Le Seigneur parlait en haut de la montagne et Moïse avait demandé que personne du peuple ne marche sur la base de la montagne, car la montagne était sainte séparée du peuple : c'est là que Dieu parlait c'est là que Dieu avait choisi de révéler son Nom et sa parole.

Pourtant, ce n'est pas cela la sainteté chrétienne. Nous le savons, cette histoire de la sainteté qui s'est engagée avec Abraham, a continué avec Moïse, David et les prophètes, cette histoire de la sainteté comme le fait que certains membres du peuple sont voués au service de Dieu, consacrés au culte, consacrés au ministère dans le Temple, cette conception de la sainteté a été rendue caduque par le fait que le Seigneur est venu dans la chair. Dès lors la sainteté ce n'était plus aller vers Dieu, marcher vers Dieu par un effort de l'homme qui essayait de se sanctifier pour paraître en présence du Seigneur. Mais, maintenant, la sainteté, c'était Dieu qui venait à nous, Dieu qui s'avançait vers nous, Dieu qui venait à notre rencontre pour proclamer bienheureux tous ceux qui l'accueilleraient. "Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. Si quelqu'un ouvre, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi !" Il n'y a pas de plus belle ni de plus profonde définition de la sainteté chrétienne que cette commensalité de Dieu qui, avant de nous inviter à sa table, s'invite Lui-même à notre table, s'invite Lui-même à la table des pécheurs. Mais ce n'est pas tout. Si la sainteté chrétienne n'était que cela, ce serait une oeuvre merveilleuse d'imagination de Dieu et cela montrerait cette humilité de Dieu, qui va jusqu'à se faire le plus humble de tous, l'esclave et le dernier, pour faire resplendir jusque dans les profondeurs de notre humanité, la sainteté de sa gloire et de son amour. Pour sonder toute la profondeur de la sainteté, il faut nous tourner un instant vers cet autre mystère, cette face obscure du mystère de la sainteté, qui s'appelle précisément le péché.

Le péché est inexplicable. Le péché n'a pas d'excuse. Quand Dieu offre son amour à l'homme, c'est de tout son cœur que Dieu donne cet amour et Il ne peut pas imaginer un instant que cet amour soit rejeté ou bafoué. De la part de Dieu, le mal est un plus grand scandale que pour nous-mêmes. Pour nous déjà, le mal nous révolte, il est inacceptable, et pourtant, d'une certaine manière, nous en sommes complices, puisque nous aussi, nous sommes pécheurs. Nous connaissons le mal, précisément par cette connivence secrète qui fait que nous sommes capables de faire le mal. Peut-être pas d'aussi grand maux ou d'aussi grands péchés que nous voyons chez les autres, car nous voyons toujours très bien les péchés des autres, mais nous sommes complices, que nous le voulions ou non, parce que nous sommes pécheurs.

Or, pour Dieu, il n'y a pas de réalité aussi étrangère à Lui que le péché. De même que le péché nous atteint quand nous en sommes victimes, d'un trait, directement, au plus profond du cœur, de la même manière, pour Dieu, multiplié à l'infini, le cœur de Dieu en est littéralement tout bouleversé. Or, la sainteté, c'est non seulement le fait, si je puis dire, l'audace de Dieu qui vient à nous, mais c'est littéralement la folie de Dieu qui sait vers qui Il va, qui sait qu'Il va vers des pécheurs, et que la sainteté, cette communion d'amour, ne pourra vraiment être accomplie et parfaite qu'à partir du moment où cette rupture, ce refus scandaleux de notre part, sera effacé, sera brisé dans sa racine.

Il a fallu que Dieu notre Père, dans son amour, accepte de nous livrer son Fils, pour qu'au cœur de cet Amour infini qu'il y avait de toute éternité, entre le Père et le Fils, pour qu'au cœur de cet amour, l'homme puisse introduire les méfaits de son propre péché, de son propre mal, de sa haine, en mettant à mort, le Fils. Pour que Dieu devienne vraiment Il a accepté que le meurtrier et le pécheur que nous sommes, ait accès à Dieu, malgré son péché, et même avec son péché. Car Dieu est venu chez nous, pécheurs. Il est venu chez nous alors que nous étions encore dans le péché et Il a accepté de mourir sur une croix, Il a accepté que toute la violence et la haine du monde perfore son côté, entre dans son cœur, pour qu'immédiatement en jaillisse le sang et l'eau.

Autrement dit, l'Alleluia de la fête des saints, cet alléluia dont notre chant, ce soir, est un faible écho et un pressentiment, cet alléluia est l'Alleluia de la sainteté de tous les croyants, l'Alleluia d'abord de la sainteté de Dieu, mais traversé, et c'est pour cela qu'il est si grand et si profond, par la victoire sur la mort. Cette victoire, c'est la miséricorde et le pardon.

Frères et Sœurs, la sainteté chrétienne n'est pas simplement un "happy end" à l'histoire de l'humanité. Ce n'est pas seulement que tout se termine bien, grâce à Dieu, et maintenant nous sommes tous rassemblés, heureux près de Dieu et il n'y a plus de problèmes. Si c'était cela, ce ne serait rien de plus que l'espérance des païens, et de tout temps, dans les diverses religions, on a toujours espéré que malgré les maux de cette terre, cela ne se terminerait pas trop mal. La sainteté de Dieu, c'est infiniment plus que cette finale de roman à l'eau de rose où tout se passe bien après de nombreuses difficultés. La sainteté de Dieu, c'est la communion, avec nous, d'un Dieu qui est allé au-devant de nous, et qui a accepté que sa sainteté soit blessée et traversée au plus intime de Lui-même, dans le cœur même du Fils, par le péché et la folie des hommes. A la folie et au scandale de notre péché, Dieu ne pouvait répondre que par la folie et le scandale de la croix, la folie et le scandale de sa sainteté.

Il ne faut pas nous faire illusion, la sainteté que nous devons refléter est, comme le dit saint Paul, véritablement folie pour les juifs, scandale pour les païens. Car admettre que, pour nous, Dieu est celui qui, le premier, a accepté qu'au cœur même de son amour, au plus intime de son amour, nous ayons pu pénétrer avec notre cœur de pécheurs, pour ensuite être submergés et purifiés au plus intime de nous-mêmes, cela est si beau que c'est difficile à croire. Et il nous faudrait nous faciliter la tâche d'Alleluia de la sainteté de la Toussaint, d'Alleluia par lequel nous chanterons sans fin la gloire de Dieu, c'est que toutes choses sont enfin arrivées à leur pleine dimension par le pardon et la miséricorde.

Aussi cette fête devrait être pour nous un grand encouragement. La sainteté n'est pas lointaine. La sainteté est à la porte de notre cœur et le Seigneur frappe. Si nous acceptons qu'il y ait une ouverture, une blessure dans notre cœur pour que Dieu puisse y entrer, si tant est que le péché a déjà fait tant de meurtrissures, laissons le Seigneur passer par ces blessures, car Il saura les guérir, il saura nous guérir, Il saura y mettre un chant nouveau, le chant de louange à notre Dieu, d'Alleluia de la Toussaint.

 

AMEN