LE DÉSIR DE DEMEURER AVEC LE CHRIST

Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 2006)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, l'apôtre saint André est donc celui qui a conduit son frère Pierre qui devait devenir le chef du group apostolique, lui qui a conduit son frère Pierre ou plus exactement son frère Simon, puisque c'est Jésus qui changera son nom en celui de Pierre, il l'a conduit à la rencontre du Messie. Vous l'avez entendu dans cet évangile, aussitôt se déclenche comme une sorte de vague emportant toute une série d'hommes, non seulement André, Jean, Pierre, mais encore Philippe et puis Natanaël qui vont se précipiter vers Jésus pour devenir ses disciples et le collège des apôtres.

Je voudrais insister sur un point particulier : André quand il se met à la suite de Jésus, et que Jésus lui demande : "Que cherchez-vous ?" il lui répond : "Où demeures-tu ? " Demeurer, dans l'évangile de saint Jean, est un verbe plein de signification, cela signifie une sorte d'intimité et en même temps de durée, de plénitude, demeure, c'est rester avec. Là où Jésus demeure et le disciple qui l'accompagne dans lequel la tradition a reconnu l'évangéliste saint Jean, André, après cette réponse de Jésus va demeurer auprès de lui ce jour-là. C'était la dixième heure, six heures du soir, et ils vont rester longuement avec le Christ.

Il y a là quelque chose de caractéristique de l'apôtre André, ce besoin de rencontrer le visage du Seigneur. Dans le psaume que nous chantions tout à l'heure : "Je ne demande qu'une chose au Seigneur, habiter sa maison", il nous est dit un peu plus loin : "Mon visage te cherche, Seigneur, c'est ton visage que je cherche, ne me cache pas ton visage". L'apôtre André est donc celui qui, passionnément a recherché le visage de Jésus, depuis le premier jour, et même si l'évangile nous parle d'André comme d'un apôtre plein d'activité, conduisant inlassablement les autres vers Jésus, au cœur de sa vocation, il y a cette recherche profonde, intime, intérieure, personnelle du visage de Jésus.

C'est sans doute pour cela que la tradition, car il ne s'agit pas d'un texte de l'Écriture, la tradition nous dit qu'André ayant évangélisé la Grèce et l'Achaïe a été crucifié comme Jésus, a en quelque sorte rejoint Jésus dans sa demeure, cette demeure de la croix, et le texte très beau de ce martyre d'André nous montre son désir de la croix. Je vous cite quelques passages de ce martyre d'André : "Voyant de loin la croix, André s'écria : fort et joyeux, je viens à toi, croix du Seigneur. O croix bienheureuse sanctifiée par le corps du Seigneur, toi qui de ses membres bénis a reçu splendeur et beauté, arrache-moi du milieu des hommes, rends-moi au Christ, mon maître et mon Sauveur. O croix du Christ si longtemps désirée, ô croix si ardemment aimée, sans cesse recherchée, ô croix préparée avec joie pour mon cœur assoiffé, reçois le disciple qui par toi s'est offert pour moi". Il y a dans ce texte très lyrique comme vous le voyez, un amour passionné de la croix, l'affirmation d'une recherche par André d'une soif par André, de cette crucifixion, de cette mort. Cela peut nous surprendre et nous choquer. Ce disciple qui semble désirer la mort, qui semble s'élancer avec passion vers cette croix, ce supplice, ce sacrifice, est-ce bien évangélique que de rechercher ainsi la souffrance ? La crucifixion est un supplice terrible, parce qu'il est d'une longueur extrême et l'on nous dit qu'André est resté deux jours entiers sur la croix, à souffrir pour le Christ et que du haut de la croix, il prêchait sans relâche, et c'est la raison pour laquelle nous lisions tout à l'heure un passage de l'épître aux Romains, où il est dit : "Tout le jour, j'ai étendu les mains sur la croix vers un peuple qui refuse de croire et se détourne de moi". André, inlassablement a prêché le Christ, est-ce bien l'évangile que de vouloir mourir. Je voudrais rapprocher cette attitude d'André recherchant et désirant la croix, la soif de mourir pour le Christ, de celle d'un autre grand martyr des débuts de l'Église, saint Ignace d'Antioche qui écrit aux Romains, aux chrétiens de cette ville où il va subir le supplice des bêtes, et il leur dit : "Je vous en supplie, même si vous pouvez intervenir en ma faveur, ne m'empêchez pas de rejoindre le Christ. Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu, car je suis comme un froment de Dieu, moulu par la dent des bêtes pour devenir un pur pain du Christ".

C'est le même délire qui habite le cœur d'Ignace d'Antioche et qui habitait celui d'André : se précipiter vers la mort non pas par amour malsain de la souffrance et de la mort, mais pour y retrouver le Christ. Je crois que ces attitudes qui nous paraissent excessives et que nous craindrions de trouver malsaines, ces attitudes ne s'expliquent que par le désir de rencontrer le Christ. C'est ce que dit saint Ignace d'Antioche : "Alors seulement, je serai vraiment un disciple, alors je rencontrerai Dieu. Et il y a dans mon cœur comme une petite voix qui murmure : viens vers le Père".

Ceci n'est pas rationnel, cela ne peut pas s'expliquer et ne peut pas s'imiter, en tout cas être proposé à une imitation. Il s'agit d'une vocation parfaitement intérieure, quelque chose que ces disciples ont ressenti par la vertu de la grâce de Dieu, ce besoin de rencontrer le Christ, et s'il faut passer par la mort, et peut-être par la mort terrible de la croix, pour que cette rencontre ait lieu, cette croix qui est un supplice devient le chemin vers Dieu. Il n'y a pas d'autre explication. D'ailleurs Jésus lui-même l'a dit, non pas à propos de la croix mais à propos de la chasteté : "cela n'est pas donné à tous, mais à celui à qui cet appel a été adressé. S'il a des oreilles, qu'il l'entende".

Saint Paul dira que la grâce de Dieu, c'est "ce que notre œil n'a pas vu, nos oreilles n'ont pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme" parce que cela vient gratuitement d'un appel de Dieu qui ne s'explique pas et qui se reçoit humblement.

Frères et sœurs, cette fête de saint André ne nous invite pas à désirer la mort, le supplice, le sacrifice, ma croix, mais à accepter les épreuves, les souffrances dans la mesure où elles sont un lieu où nous pouvons nous rapprocher du Christ qui lui aussi a souffert pour nous. Si le Christ nous fait l'honneur de souffrir pour lui et avec lui pour le monde, sachons le reconnaître, et sachons découvrir en toutes choses, qu'elles soient positives et joyeuses, ou qu'elles soient douloureuses et difficiles, en toutes choses la présence du Christ avec nous, près de nous et nous près de lui qui donne sens.

 

AMEN