DE LA CURIOSITÉ DES YEUX A L'ÉBLOUISSEMENT DE LA PRÉSENCE

Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 2005)
Mercredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

armi les douze disciples, il n'y en a que deux qui portent des noms grecs : c'est André, ce qui veut dire "le viril", "le courageux", et Philippe, ce qui veut dire "l'amateur de chevaux". Je ne sais pas si on connaissait l'étymologie dans le milieu où André et Philippe sont nés, mais toujours est-il qu'il est quand même symptomatique que parmi les disciples de Jésus, il y en ait deux qui portent des noms grecs. Ce n'est pas tout à fait un hasard, car vous le savez, la Galilée à l'époque, et les disciples de Jésus pour la plupart semble-t-il, sont originaires de Galilée. La Galilée était un milieu dans lequel il y avait un certain brassage. C'est pour cela que dans l'évangile, on parle de la Galilée des nations, c'est-à-dire la Galilée où se mélangent toutes sortes de peuples, des Cananéens qui ont subsisté, des gens qui venaient de Transjordanie, d'autres qui venaient de Syrie, et des Grecs. Donc, les villages de Galilée étaient une espèce de mosaïque comportant tantôt des Grecs, tantôt des Syriens, tantôt des Arabes de Transjordanie, et tantôt des juifs.

La chose a tellement frappé saint Jean, que par deux fois dans les évangiles, les deux apôtres nommés ayant des noms grecs, intervient de façon assez importante dans le récit évangélique. Ici, on raconte la vocation de deux disciples dont l'un se nomme André, et qui ensuite va avertir son frère qui s'appelle Simon, ce qui est assez intéressant, puisque dans la même famille, on avait donné un nm grec à un des fils, et un nom typiquement juif, Shimon, à un autre. Et aussitôt après c'est Philippe qui a aussi un nom grec, et qui va avertir Natanaël qui a un nom hébreu. C'est le premier épisode. Le deuxième épisode ce sont des Grecs qui au moment de la fête à Jérusalem ont envie de contacter Jésus, en fait, ce sont soit des juifs parlant uniquement grec, soit ce sont des prosélytes, c'est-à-dire des Grecs, païens, mais qui s'intéressent à la Loi mais ne font pas partie du peuple de Dieu, mais qui parlent également grec, et donc, ils passent par ces deux disciples, sans doute parce qu'ils savent le grec. Donc, ils passent par Philippe qui va le dire à André, qui va le dire à Jésus. Dans les deux cas, il s'agit pour saint Jean, de montrer d'une certaine manière une sorte de rôle providentiel de ces deux disciples qui parlent grec.

Je pense que ce n'est pas indépendant du fait que les deux premiers disciples, saint André et l'autre compagnon dont on ignore le nom, quand ils rencontrent Jésus lui disent : "Rabbi où demeures-tu?", car effectivement, dans le monde israélite de l'époque, les Grecs avaient la réputation de curiosité. Effectivement, quand on rencontre quelqu'un la première fois, on ne lui demande pas d'emblée son adresse, on met d'autres préliminaires pour essayer d'entrer en contact. Mais, là, André a cette espèce de fougue, de curiosité : "Rabbi, où demeures-tu ?" Là encore, saint Jean accroche le détail au vol et il montre qu'André réagit très vite à la reconnaissance de Jésus. Il prend soin de noter que c'est à la dixième heure, c'est-à-dire quatre heures de l'après-midi, ils ont passé la soirée ensemble pour le dire de façon claire, et dès le lendemain matin, André va dire : "Nous avons trouvé le Messie". Autrement dit, chez André, ce que saint Jean veut souligner, c'est cette espèce de promptitude et de rapidité de l'intelligence qui saisit tout de suite de quoi il est question. Ce qui est intéressant, c'est ce jeu assez subtil dans le récit de saint Jean, le Christ n'enseigne pas tellement André. André dit : "Où demeures-tu ?" et le Christ dit simplement venez et voyez. Face à cette curiosité de l'homme qui a hérité sans doute d'une culture grecque, même s'il est juif, face à cette curiosité, Jésus répond par une sorte de retenue : "Viens et vois, regarde". Et à ce moment-là effectivement, André et son compagnon demeurèrent auprès de Jésus ce jour-là.

Autrement dit, et je crois que c'est cela le sens de l'épisode, c'est que Jésus, par une sorte de pédagogie qui est vraiment la sienne, fait passer cet homme, qui, par son héritage, les connaissances qu'il a, cette connaissance de la langue grecque et peut-être aussi un peu de l'esprit grec, reste dans un niveau de connaissance et de curiosité, il veut voir qui c'est. Il y a quand même là ce côté qui quitte un peu rapidement Jean-Baptiste pour suivre Jésus, et Jésus, lui, ne force pas les choses. Il fait passer simplement André du niveau de la curiosité intellectuelle à ce "viens voir", viens expérimenter avec moi ce que cela veut dire de demeurer avec moi.

Personnellement, c'est cela que je trouve très beau dans la vocation de saint André. Evidemment, il a tous les éléments pour s'intéresser à Jésus de façon biographique, de lui demander quel est le contenu de son enseignement, quelle est la spécificité de son enseignement par rapport à Jean, mais en fait, Jésus ne se place pas à ce niveau-là. Et André vient, vois et demeure. Et c'est cela le véritable appel d'André. Il doit passer du "voir" au "demeurer". C'est de passer de la curiosité des yeux à l'éblouissement de la présence, et c'est la foi. Je comprends qu'il ait passé dans la culture grecque comme l'homme qui n'était pas simplement resté à ce niveau de l'éblouissement de la pensée grecque qui veut voir, qui veut déchiffrer, qui veut comprendre, qui veut saisir, qui veut maîtriser. En réalité, il est vraiment passé au niveau de la demeure, de la présence, et du fait d'être accueilli par Dieu.

C'est le niveau propre où Jésus voulait le rencontrer. C'est à ce niveau-là qu'il a révélé véritablement à André, qu'Il était le Messie. Je pense effectivement que lorsque André dit à Pierre : "Nous avons trouvé le Messie", ce n'est plus simplement le résultat d'une sorte de curiosité et d'examen qu'il aurait fait subir à Jésus pour savoir si vraiment Il correspond aux caractéristiques qu'il s'était imaginées dans sa tête, mais c'est le fait d'être demeuré auprès de Lui qui lui a apporté cette découverte de la personne même de Jésus.

C'est pour cela que je pense qu'André peut vraiment être notre maître à tous. Que de fois, surtout dans le monde contemporain, la foi ou les religions sont devenues objets de curiosité, objets de traditions culturelles, objets d'identité pour se différencier. Alors qu'en réalité, en tout cas pour les chrétiens, avant de voir, avant d'étudier, il s'agit simplement de demeurer. C'est un des témoignages les plus spécifiques de l'existence chrétienne que nous pouvons porter aujourd'hui. Pour nous, le Christ, ce n'est pas simplement celui dont on peut décliner les caractéristiques, les pouvoirs, le caractère extraordinaire de la doctrine, oui, on peut le faire, mais c'est d'abord Celui auprès duquel nous demeurons.

Que saint André aujourd'hui nous apprenne à demeurer pas seulement à la quatrième heure, pas seulement le soir, mais à demeurer toute notre vie auprès du Christ, en répondant simplement à cette invitation : "Venez et voyez".

 

 

AMEN