LA FOLIE DE L'AMOUR
Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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our quelques martyrs, nous avons des documents historiques certains, comme par exemple les procès-verbaux de leur interrogatoire, mais pour un grand nombre d'autres nous n'avons que des récits plus ou moins légendaires ou du moins pieux qui nous racontent de façon un peu romancée la mort de ces martyrs. Certains de ces récits légendaires n'ont qu'un intérêt limité, d'autres, même si leur valeur historique n'est pas certaine, ont un souffle spirituel qui leur donne une grande valeur quoiqu'il en soit de l'histoire.
C'est le cas du récit du martyre de saint André. Nous ne savons pas, ni comment André a été martyrisé, mais la légende de son martyre nous dit qu'il a été crucifié en Achaïe c'est-à-dire dans la Grèce actuelle et qu'il s'est élancé vers la croix en s'écriant : "Fort et joyeux je viens à toi, croix de mon Seigneur ! croix bienheureuse, sanctifiée par le corps du Seigneur ! toi qui de ses membres bénis a reçu splendeur et beauté. Reçois-moi dans l'exultation et l'allégresse pour que, par toi, je vois Celui en qui j'ai cru ! O croix du Christ si longtemps désirée ! O croix si ardemment aimée, sans cesse recherchée, ô croix préparée avec joie pour mon cœur assoiffé, reçois le disciple de Celui qui, par toi, s'est offert pour moi."
Ce texte admirable nous donne toute la mystique de la croix et ressemble à d'autres textes anciens comme la lettre de saint Ignace d'Antioche à l'Église de Rome où il supplie ses correspondants de ne pas intercéder en sa faveur pour ne pas l'arracher à la dent des bêtes parce qu'il veut mourir pour le Christ, ce texte parle d'une manière qui peut nous surprendre ou même nous choquer de cet élan enthousiaste de ces premiers chrétiens pour s'élancer vers la mort. Que ce soit par la dent des bêtes ou par la croix, c'est avec une sorte de joie, avec un désir que nous avons du mal à comprendre, que ces hommes s'élancent ainsi vers le martyre. Nous serions tentés de penser qu'il y a là quelque chose d'anormal voire de pas très sain dans cette recherche de la souffrance, cette recherche de la mort. Mais nous oublions que ce n'est pas la souffrance ni la mort que recherchent les martyrs, la seule, l'unique raison de cet élan, de ce désir, de cet enthousiasme, c'est la personne du Christ.
Si saint André salue avec tant d'allégresse et d'exultation la croix, c'est parce que c'est la croix de son Seigneur, c'est parce que, en étant crucifié, il va rejoindre Celui qu'il aime. Plus exactement il va le rejoindre de façon si profonde qu'il va lui être identifié. Il va se retrouver sur la croix aux côtés du Christ Seigneur, aux côtés du Christ bien-aimé, comme Ignace d'Antioche disait : "Laissez-moi devenir un homme, il n'y a plus en moi qu'un seul désir qui murmure comme une eau vive : viens vers le Père !" C'est donc le désir d'être proche plus que jamais, d'être intime avec le Christ, avec Dieu qui transporte le cœur de ces hommes quand ils approchent de la mort. C'est parce qu'ils comprennent que cette mort va rejoindre la mort de Jésus et que la mort de Jésus, pour atroce qu'elle ait été, était l'acte du plus grand amour par lequel Jésus, au-delà des limites de ce qui est pensable, avait aimé jusqu'au bout comme nous le dit saint Jean : "Ayant aimé les siens, Il les aima jusqu'au bout !" jusqu'à la fin, jusqu'à l'extrême, jusqu'à la dernière limite. "Il n'y a pas de plus grand amour que celui-là." C'est Jésus Lui-même qui l'a dit et c'est pour cela que ces martyrs veulent rejoindre Jésus dans l'acte de son plus grand amour. C'est l'enthousiasme, la folie intérieure de cet amour qui les étreint qui les conduit à cette attitude qui nous semble déraisonnable.
Et quand il s'agit d'André cela est particulièrement éclairant et en même temps émouvant parce que cela rejoint le tout début de la rencontre d'André avec Jésus. André se trouvait auprès du baptiste, Jésus passe, Jean-Baptiste salue Jésus comme "l'Agneau qui vient enlever le péché du monde". Alors André et un autre disciple suivent Jésus qui se retourne et leur dit : "Que désirez-vous ?" "Où demeures-tu ?" c'est-à-dire où habites-tu mais en même temps où est le lieu où tu as pris racine, quel est l'endroit où tu restes de façon permanente, définitive, qui est le sens du mot demeurer. Et Jésus leur dit : "Venez et voyez". André et l'autre sont venus, ils ont vu, ils sont restés auprès de Lui. Ils sont donc, dès le début, entrés dans cette intimité de la demeure de Jésus. C'est cette recherche de la demeure de Jésus, de l'intimité de Jésus qui conduira André sur la croix parce que c'est là que Jésus demeurait pour lui. C'était là que Jésus s'était reposé après son dernier soupir, c'est là que Jésus était présent dans la plus grande intensité de son amour pour lui. Et ce désir qui était dans le cœur d'André dès le départ, de savoir où demeurait Jésus et d'y demeurer avec Lui, l'a conduit ainsi jusqu'au don de sa vie par le martyre sur la croix et c'est là qu'il demeure avec Jésus.
Si nous n'avons pas dans notre cœur un amour du Christ assez grand, je ne dis pas pour partager l'enthousiasme d'André pour la croix, mais pour comprendre cet enthousiasme, prions cet apôtre, prions ces martyrs de nous faire découvrir quelque chose de cet amour de Dieu, d'abord de cet amour de Jésus pour nous, de cet amour infini qui a conduit Jésus jusqu'à nous donner tout. Et par rejaillissement, par rebondissement, cet amour qu'Il peut aussi mettre dans notre cœur en réponse au sien pour que nous désirions avec une même ardeur le rejoindre dans ce don de Lui-même en nous donnant à notre tour pour Lui et pour nos frères.
AMEN