LES FOUS DE DIEU

Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 1988)
Mercredi de la première semaine de l'Avent
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

Molhain : Saint André

A

ndré est un apôtre de l'enthousiasme, de la passion et du feu. Aussi ne nous étonnons pas que, dans les apocryphes d'André, nous ait été donnée cette admirable prière, peut-être la plus bouleversante des textes de l'Église primitive. Je vou­drais la relire, nous l'avons chantée, nous la chante­rons. Je voudrais simplement en lire le premier ver­set : "Voyant de loin la croix, André s'écria : Fort et joyeux, je viens à toi, croix du Seigneur. Reçois-moi dans l'exultation et l'allégresse, pour que par toi, je vois celui en qui j'ai cru !"

Il nous rappelle l'autre martyr qui s'avançait, plein d'exultation et d'allégresse, vers le bûcher de sa consumation pour le Christ et qui chantait : "Joyeuse Lumière, Splendeur éternelle du Père, saint et Bien­heureux Jésus-Christ !" Il nous rappelle encore ces paroles d'Ignace d'Antioche qui est heureux de se laisser broyer par la dent des bêtes pour devenir "le pur froment du banquet du Christ".

Qui sont ces fous pour parler ainsi ? Quelle audace ! Quelle folie ! Quelle névrose pour oser s'avancer vers la mort, vers la souffrance, avec tant de joie, tant de certitude, tant de calme ! Il faut qu'ils aient raison, ou alors il nous faut arrêter de les chanter et de les célébrer. Et s'ils ont raison, cherchons pour­quoi.

Le Christ, par son Incarnation, est venu visiter notre chair, mais par sa descente aux enfers, Il a en­levé le poison de la mort, Il ne l'a pas détruite, mais Il l'a subvertie. Et par la souffrance de sa croix, Lui qui bénissait ses douleurs, à chaque heure, en s'appro­chant du Golgotha, le Christ peut-être plus merveil­leusement encore, pour ses amis, pour ceux qu'Il a invités au secret de son royaume, Il a aussi subverti la douleur, la souffrance et l'épreuve, comme Il a sub­verti la mort. Et nous ne pouvons le dire, nous ne pouvons avoir l'audace de le dire que dans l'intimité de la foi, que dans la vérité de cette expérience unique avec Jésus-Christ. Celui qui n'a pas été "saisi par Lui" comme dit saint Paul, ne peut dire une telle chose et même ne peut vivre une telle chose. Mais celui qui a mis sa confiance dans le Christ peut être, un jour, amené, à l'heure qu'il n'attend pas, car Il vient comme un voleur dans la nuit de nos vies, peut être amené à traverser le feu, à s'y laisser brûler, à s'y laisser trans­former comme au creuset, et y renaître créature nou­velle.

Mystère de la croix ! mystère de la foi ! mys­tère de l'amour d'un Dieu qui est passion au double sens du terme, qui est absolue folie, mais qui est aussi souffrance comme nos propres passions humaines qui sont folie d'aimer et qui sont souffrance d'aimer. Dieu l'a voulu ainsi pour aller à la rencontre de l'homme, la brebis perdue. Mais la grâce qui nous est donnée, c'est mystérieusement, par la gratuité du don de Dieu, c'est de faire que, dans nos vies, ce qui est le plus abîmé, ce qui est le plus échoué, ce qui est le plus désespéré aux yeux du monde puisse devenir ce qui est le plus précieux aux yeux de Dieu. Les larmes versées pour rien, les souffrances subies pour rien, tout ce qui fait le destin de l'homme lorsqu'on le regarde, tout ce qui fait sa part de néant et d'absurdité, le Christ l'a visité, le Christ l'a sauvé. Et ses apôtres l'ont su et l'ont connu de cette connaissance d'où l'on renaît créature nouvelle. Et c'est pourquoi ils nous l'ont annoncé. Et cela, pour nous, est plus fort que tout, est plus pré­cieux que tout. Si nous n'avions que cela à dire au monde, nous lui aurions dit l'essentiel.

Et dans cette société d'aujourd'hui où, de partout, l'on attaque les positions de l'Église sur ceci, sur cela, où l'on bafoue dans certains films l'image du Christ, où l'on sent très bien que sur des grands débats de société, à la fois cette société est provocatrice de questions, mais dans le fond, comme le python, pour mieux enfermer, pour mieux ridiculiser, pour mieux neutraliser la parole de l'Église, il vaudrait mieux souvent que nous ayons cette douce, cette douce pas­sion de souffrir en silence devant le Christ blessé, devant la Vérité blessée plutôt que de croire que nous nous ferons comprendre par la discussion et les mots. Devant le malheur du monde, devant cette souffrance pour laquelle nous n'avons que des"placebo" ou de la chimie, ou bien alors la mort douce provoquée artifi­ciellement, la Parole du Christ a infiniment plus. Elle a cette flèche enflammée de l'amour rédempteur qui peut embraser ce que le monde a de plus obscur, de plus noir, et en faire le creuset mystérieux de la re­naissance et de la vie.

Qui, apprenons des apôtres, la force de cette aventure, le courage et la folie de cette aventure. Ap­prenons d'eux que s'ils ont été apôtres, que si leur parole a retenti jusqu'aux extrémités du monde, que si en eux "la terre a donné son plus beau fruit", c'est que leur parole a été enracinée dans ce mystère et que leur sang est la saveur de leur verbe.

 

 

AMEN