O CROIX SI ARDEMMENT AIMÉE !

Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Orbais : Saint André

L

 

e récit de la passion de saint André est vrai­semblablement un récit légendaire mais ce texte renferme un des plus beaux poèmes à la croix. On nous raconte comment après avoir évangé­lisé l'Achaïe, une région de la Grèce continentale, André fut persécuté et condamné à être crucifié. Et le récit nous dit : "Voyant de loin la croix André s'écria : Fort et joyeux je viens à toi, croix du Seigneur. Re­çois-moi dans l'exultation pour que par toi je voie Celui en qui j'ai cru. O croix bienheureuse, sanctifiée par le corps du Seigneur, toi qui de ses membres bé­nis a reçu splendeur et beauté, arrache-moi du milieu des hommes et rends-moi au Christ, mon Maître et mon Sauveur ! O croix du Christ si longtemps dési­rée, ô croix si ardemment aimée et sans cesse recher­chée, ô croix préparée avec joie pour mon cœur as­soiffé, reçois le disciple de Celui qui par toi s'est of­fert."

Et le récit continue en nous disant que, "pendant deux jours, suspendu à la croix, le bienheureux André prêchait sans relâche en disant : Tout le jour j'ai étendu les mains sur la croix vers un peuple qui refuse de croire et se détourne de moi" ce qui est une situation de l'épître aux Romains que nous venons d'entendre tout à l'heure. Enfin au moment de mourir André dit : "Jésus, Toi que j'ai vu, Toi que j'aime et qu'enfin je reçois, Toi en qui je suis et en qui je veux être, accueille-moi dans Ta paix !"

Ce poème d'amour pour la croix a quelque chose qui peut nous surprendre, quelque chose d'ex­cessif. Comment peut-on dire : "O croix du Christ désirée, désirée si longtemps, ardemment aimée, re­cherchée sans cesse, préparée avec joie pour un cœur assoiffé" ? Peut-on dire que la croix, c'est-à-dire l'épreuve, la souffrance, la mort a été désirée, recher­chée sans cesse, ardemment aimée ? Ces paroles un peu excessives, mises dans la bouche d'André recou­pent le témoignage d'autres saints. Saint Ignace d'An­tioche, l'un des premiers martyrs, l'un des plus grands pour notre cœur, pour le cœur de l'Église, disait : "Je vous en supplie, n'essayez pas de me détourner de la mort ! N'essayez pas de m'arracher aux bêtes. Au contraire, flattez-les pour qu'elles me dévorent !" Là aussi, il y a quelque chose d'étonnant et de troublant dans ces paroles du martyre qui demande à ses frères de ne pas essayer de lui épargner la mort. Nous trou­verons, non plus chez un martyr mais chez un mysti­que, chez saint Jean de la Croix, les mêmes paroles. Et lui-même avait choisi de s'appeler Jean de la Croix pour cette raison.

Nous pourrions, à partir de là, avoir une vi­sion du christianisme comme une sorte de religion qui se complaît dans la souffrance, qui se complaît dans la douleur, une religion de l'écrasement de l'homme de notre anéantissement, une sorte de sympathie peut-être malsaine avec l'épreuve et avec la mort. Il ne s'agit aucunement de cela et le témoignage de saint Ignace d'Antioche ou de Saint Jean de la croix nous montre bien que ces hommes aimaient la vie et que ce n'était pas d'une manière morbide qu'ils appelaient ainsi la croix.

Le secret nous le trouvons dans cette parole d'André que nous n'avons peut-être pas assez remar­quée. Ce n'est pas la croix pour elle-même qu'il désire mais : "O croix du Christ si longtemps désirée !" Et pourquoi est-elle désirée ? Parce que "rends-moi au Christ mon Maître et mon Sauveur !" C'est des mem­bres du Christ que la croix a reçu splendeur et beauté, et c'est pour cela qu'elle est désirée. Non pas pour elle-même, non pas pour la souffrance, mais pour la présence du Christ. Ce qu'André cherche sur la croix, c'est le Christ Jésus. Ce qu'il recherche c'est l'identifi­cation, la communion au Christ Jésus. Puisque le Christ Jésus est passé par la croix, l'amour d'André pour le Christ est assez fort pour désirer passer aussi par l'épreuve de la croix et de la souffrante, non pas pour le plaisir de se faire mal, mais pour être avec le Christ et pour suivre son chemin. "Jésus, Toi que j'ai vu, Toi que j'aime, Toi en qui je suis et en qui je veux être !" Etre dans le Christ, le recevoir parce qu'on l'aime, tel est le secret de cet excès d'enthousiasme pour la croix que nous voyons chez saint André, comme chez d'autres saints.

L'amour du Christ ce n'est pas un devoir, ce n'est pas une obligation, ce n'est pas un idéal que l'on s'efforce d'atteindre, l'amour du Christ c'est, cela doit devenir une passion au sens premier du mot, et c'est cela qui conduit, et c'est un jeu de mot André et les autres saints à la passion, à la communion dans la passion. C'est parce qu'ils ont aimé passionnément le Christ qu'ils l'ont suivi n'importe où. Et le Christ leur aurait demandé de passer par n'importe quelle épreuve, ils l'auraient fait pour être avec Lui, par amour pour Lui. C'est cela le secret : être avec le Christ. Etre avec le Christ non pas pour quitter le monde, oublier les autres. Vous l'avez remarqué : "du haut de sa croix, le bienheureux André prêchait sans relâche". Le supplice de la croix est normalement très long car on ne meurt que très lentement. Si le Christ est mort en quelques heures sur sa croix, c'est parce qu'Il avait déjà subi beaucoup d'épreuves, la flagella­tion, le couronnement d'épines.

Habituellement, les suppliciés restaient long­temps, et la passion d'André nous montre que l'on pouvait y rester deux jours entiers. André prêchait aux foules. Il leur prêchait le Christ parce qu'il n'y avait que cette passion dans son cœur, l'amour sans limites pour le Christ. Et, identifié au Christ sur la croix, il pouvait parler aux hommes du Christ en vérité.

Ce que nous devons retenir de cette passion de saint André, de cette fête, c'est que l'amour du Christ doit grandir dans notre cœur : un amour qui doit devenir de plus en plus fort, de plus en plus in­conditionnel, qui nous permettra de vivre et de souf­frir tout ce qui se présentera dans notre vie, quel que soit notre destin, quelles que soient les épreuves que nous traverserons, simplement parce que le Christ sera avec nous et que nous serons avec Lui. Il faut que cet amour du Christ arrive petit à petit à remplir tel­lement notre vie, notre cœur que quoi qu'il se passe nous soyons pleinement remplis par sa présence, par la communion avec Lui, par l'identification avec Lui, de telle sorte que ce ne soit plus nous qui vivions mais le Christ qui vive en nous, ce ne soit plus nous qui souffrions et qui mourrions, mais le Christ qui souffre et qui meurt en nous. Que saint André nous conduise sur ce chemin de l'amour du Christ sans limite et sans condition.

 

AMEN