LA PASSION DE SAINT ANDRÉ

Rm 10, 9-21 ; Jn 1, 35-42
St André - (30 novembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Lavaudieu : Saint André

L

 

e récit du martyre d'André qui ne se trouve pas dans les Écritures, ni non plus dans des Actes authentiques mais dans une Passion en partie légendaire, ce récit est particulièrement beau et émouvant. On nous raconte qu'André, condamné à être crucifié comme son maître, en voyant de loin la croix, s'écria : "Fort et joyeux, je viens à toi, croix du Seigneur ! Reçois-moi dans l'exultation et l'allégresse pour que par toi je voie Celui en qui j'ai cru." Et il continue : "O croix bienheureuse, sanctifiée par le corps du Seigneur, toi qui, de ses membres bénis a reçu la splendeur et la beauté, arrache-moi du milieu des hommes et rends-moi au Christ, mon Maître et mon Sauveur. O croix du Christ si longtemps désirée, si ardemment aimée, sans cesse recherchée, ô croix préparée avec joie, reçois le disciple de Celui qui, par toi, s'est offert pour moi."

Ces paroles sont admirables, mais comment osons-nous redire de telles paroles en célébrant saint André ? Il y a quelque chose d'étonnant devant cette passion du disciple pour le martyre, pour la croix. Comment, au moment où il allait être cloué sur la croix pour y mourir lentement dans d'horribles souffrances, et l'on nous dit que pendant deux jours André, du haut de la croix," étendait les mains vers un peuple indocile et rebelle" (c'est la citation de saint Paul que nous lisions tout à l'heure) essayant de prêcher le Christ à ces impies mais en vain, comment au moment où il allait ainsi souffrir si longuement dans le déchirement de tout son être, comment pouvait-il dire : "O croix si ardemment désirée, ô croix sans cesse recherchée, préparée avec joie, préparée pour mon cœur assoiffé de toi." Il y a quelque chose de très mystérieux dans cette passion des disciples du Christ pour le martyre.

Je ne sais pas si vous vous souvenez de cette lettre de saint Ignace d'Antioche aux chrétiens de Rome, quand il était en marche depuis sa métropole d'Antioche vers la capitale de l'empire où il devait souffrir, être livré aux bêtes. Il écrivait aux chrétiens de Rome qu'il soupçonnait d'intriguer pour essayer de lui épargner le martyre, il leur écrivait en leur disant : "C'est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous vous ne m'en empêchez pas. Je vous en supplie, n'ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Flattez plutôt les bêtes pour qu'elles soient mon tombeau et qu'elles ne laissent rien de mon corps. Puissé-je jouir des bêtes qui me sont préparées. Je souhaite qu'elles soient promptes pour moi et je les flatterai pour qu'elles me dévorent rapidement, non comme certains dont elles ont eu peur et qu'elles n'ont pas touchés. Et si par mauvaise volonté, elles refusent, moi je les forcerai. Pardonnez-moi, ce qu'il me faut, je le sais, moi."

Que ces paroles sont étranges. Comment désirer ainsi la souffrance, désirer la mort, désirer être déchiré par les bêtes, désirer être cloué sur une croix ? Et le Christ n'a-t-il pas dit Lui aussi : "J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir !" Il y a là quelque chose qu'on pourrait interpréter fort mal, on pourrait croire que le Christ et ses disciples ont une sorte de passion malsaine pour la souffrance, un plaisir un peu déformé à se faire souffrir à se mutiler. Il y aurait quelque chose de masochiste dans cette attitude. Effectivement, au premier abord, c'est bien cela que nous avons l'impression d'entendre. Il y a certainement un secret que je ne prétends pas vous dévoiler, car je ne connais pas plus que vous ce qu'est le martyre et cette soif d'aller vers la souffrance, mais en lisant des textes aussi admirables que ceux de saint Ignace ou de saint André, nous pouvons pressentir ce secret qui fait que ces hommes ont désiré mourir, ont désiré souffrir.

Saint Ignace d'Antioche dira : "Ce qu'il me faut, je le sais moi, c'est maintenant que je commence à être un disciple. C'est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ quand le monde ne verra même plus mon corps." Et encore ailleurs il dit : "Demandez pour moi la force intérieure et extérieure pour que non seulement je parle mais que je veuille, pour que non seulement on me dise chrétien mais que je le sois trouvé de fait. Si je le suis de fait, je pourrai me dire tel et être un vrai croyant quand je ne serai plus visible au monde." Et il ajoute :"Il est bon de se coucher loin du monde vers Dieu, pour se lever en Lui."

Je crois que c'est là que réside le secret d'Ignace d'Antioche et celui d'André, c'est le désir de s'éveiller en Dieu, de se lever en Dieu. Il leur a été donnée une grâce d'un tel désir d'être avec le Christ, d'être semblable au Christ, de vivre en soi, dans sa propre chair, la vie du Christ, ou plutôt de laisser le Christ vivre dans leur cœur et dans leur chair sa propre vie et sa propre mort, il y a une telle passion d'amour pour le Christ que plus rien ne peut les arrêter dans cet élan qui les conduit vers Lui. Et cet élan traverse même la souffrance, même la croix et même la mort puisque le Christ Lui-même, par amour pour nous, a voulu connaître cette souffrance, cette croix et cette mort. Le désir de la croix n'est en aucune manière chez Ignace d'Antioche ou chez saint André ou chez les martyrs en général, n'est en aucune manière un plaisir de se faire mal pour se faire mal, c'est un désir du Crucifié, ce n'est pas la croix qu'ils aiment, c'est Celui qui est sur la croix, c'est le Christ Lui-même. Et cet élan vers le Christ est si grand qu'ils vont le chercher là où Il est, là ou Il a manifesté le plus grand amour, car il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. C'est ce que le Christ a fait, et c'est ce que ses disciples veulent faire pour Lui : donner leur vie pour Celui qu'ils aiment, et par là même, donner leur vie pour tous leurs frères qu'ils aiment, car ils savent que, de même que la mort du Christ sur la croix a été un amour tellement puissant qu'il est capable de sauver le monde, un amour susceptible de remplir d'amour tous ceux qui en manquent, tous ceux qui, comme vous et moi sommes trop faibles, trop fragiles, trop tièdes pour aimer vraiment, de même ils savent que l'amour du Christ sur la croix a été assez fort pour compenser le manque d'amour dans notre cœur et que leur propre amour, uni à l'amour du Christ, peut aussi compenser le manque d'amour de tous ceux qui en ont besoin.

C'est cela le sens du martyre : on meurt par amour du Christ et par amour de ses frères, pour que ce geste de don total de soi soit assez puissant, non pas par lui-même mais emporté dans l'élan de ce don que le Christ a fait, assez puissant pour sauver le monde. Nous ne comprenons peut-être pas très bien ces paroles et je ne les comprends pas tout à fait moi-même, pourtant elles sont au cœur de notre foi et au cœur de la vie chrétienne, et nous ne pouvons pas les éviter. Elles sont gravées, inscrites dans la mémoire de l'Église, elle sont inscrites dans le cœur de l'Église, car il n'y a rien de plus précieux que ces paroles de saint André ou celles des grands martyrs. Nous devons essayer de nous laisser imprégner par ces paroles, même si nous ne pouvons pas les comprendre, et moins encore les faire nôtres, et si nous ne sommes pas encore capables de désirer ce qu'André et les martyrs ont désiré, mais nous devons au moins savoir que c'est cela le cœur de notre foi et que c'est cela qui nous sauve, et qui si nous, pauvres chrétiens médiocres, nous pouvons marcher vers le salut et nous pourrons, un jour, entrer dans le paradis, c'est grâce à ceux qui ont assez aimé pour être ainsi identifiés au Christ et pour l'amour du Christ vienne jusqu'à nous.

 

AMEN