CONTEMPLATION ET ÉVANGÉLISATION

1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, la figure de saint Colomban est particulièrement remarquable, mais je voudrais d'abord vous inviter à reprendre les mots même de l'oraison du début de cette eucharistie : "Seigneur tu as merveilleusement réuni en saint Colomban le souci de l'évangélisation et l'attachement à la vie monastique". Saint Colomban a été moine, abbé, il a donné toute sa vie pour la recherche de Dieu seul et cela a produit en lui le sens de l'évangélisation. Il n'y a pas de séparation pour lui entre la vie de prière, la contemplation du mystère de Dieu et la prédication apostolique pour partager avec les autres, ce mystère que l'on a contemplé. L'oraison continue : "Permets qu'à sa prière, nous mettions toutes nos forces à rechercher ton seul amour et à faire grandir le peuple des croyants". Si nous recherchons l'amour de Dieu nous ne pouvons pas avoir d'autre désir que de le partager avec nos frères pour qu'ils deviennent aussi croyants et amoureux de Dieu.

Cette vie monastique et apostolique tout à la fois saint Colomban l'a vécue d'une manière qui peut nous sembler assez originale. Il est Irlandais, et l'Irlande à la fin du sixième siècle était déjà l'île des saints, un peu séparées du reste de l'Europe, déjà atteinte par la prédication chrétienne, et totalement convertie avec enthousiasme à cette vie évangélique. L'Église d'Irlande avait un certain nombre de particularités et d'originalités. La plus visible, la plus remarquable, c'est précisément, la présence de la vie monastique au point que l'Irlande était un peu quadrillée comme si tout le monde appartenait à un monastère. Les pères abbés avaient une sorte d'autorité et de rayonnement sur tous les chrétiens. Cela remplaçait les structures paroissiales auxquelles nous sommes habitués. On se rattachait à un monastère ou à un autre, et c'était valable pour tous les laïcs. Curieusement, c'était valable aussi pour les clercs car même les prêtres et les évêques étaient membres aussi de la communauté monastique et au pan de la vie quotidienne, à l'autorité du père abbé. C'était assez étonnant ce mélange de la vie paroissiale, de la vie de la communauté chrétienne et de la vie monastique.

Une autre caractéristique plutôt amusante, concerne la querelle du début du christianisme qui a failli faire un schisme. Saint Irénée est intervenu auprès du pape pour qu'il ne condamne pas cette pratique : il y avait deux manières d'interpréter la fête de Pâques. Celle quia triomphé et à laquelle nous sommes habitués, qui consiste à célébrer Pâques le dimanche, parce que le dimanche est le jour de la création du monde nouveau, et le jour de la résurrection du Christ, puisque les évangiles nous disent que le Christ est ressuscité le premier jour de la semaine. Mais il y a eu d'autres communautés chrétiennes qui sont restées fidèles à la comptabilité des fêtes dans le judaïsme et qui célébraient donc la fête de Pâque le quatorze Nizan, quel que soit le jour de la semaine où cela se présentait. On appelait cela à cause de quatorze, les "quarto décimans", ce qui signifie : ceux qui célébraient le quatorzième jour.

Le pape Victor trouvait cela intolérable, qu'il y ait une telle divergence et il a failli excommunier les quarto décimans, et c'est à que saint Irénée est intervenu en disant qu'il n'y avait pas lieu de les considérer comme hérétiques simplement parce qu'ils avaient une autre manière de compter le temps et de situer les fêtes. Cette manière de compter la fête de Pâques a d'ailleurs disparu très vite, sauf en Irlande qui a continué à célébrer la fête de Pâques le quatorze du mois de Nizan comme le faisaient les juifs un jour de semaine. Nous avons des témoignages qui nous montrent que saint Colomban pratiquait la fête de Pâques de cette manière-là.

Beaucoup plus important, l'enthousiasme apostolique, d'ailleurs d'une sévérité extrême qui était celui de saint Colomban, l'a amené à venir ré-évangéliser tout le Nord de l'Europe car il ne faut pas imaginer que l'ensemble de l'Europe a toujours été chrétien. Il y a eu une évangélisation qui n'a pas profondément pénétré tous ces peuples appelés les Barbares. Saint Colomban avec ses moines est venu pour réveiller le christianisme dans ces régions. Nous avons des témoignages de son passage par les fondations de Luxueil dans la Haute-Saône, de Saint Gall en Suisse, et de Bobbio en Italie. Son influence apostolique a eu un très grand rayonnement, puisqu'elle a traversé toute l'Europe, depuis la Germanie jusqu'à l'Italie du Nord.

Une dernière caractéristique assez originale. Dans l'Église des premiers siècles le sacrement de pénitence était célébré assez différemment de ce que nous connaissons aujourd'hui, c'était une célébration publique, communautaire, on n'allait pas dans un confessionnal dire ses péchés en secret, on se proclamait pécheur, sans donner la liste de ses fautes, et on était admis parmi les pénitents pour un temps qui durait parfois plusieurs années, dix ou vingt ans selon les crimes que l'on avait commis. Il faut dire qu'à cette époque si la punition était sévère, les fautes étaient graves car il s'agissait d'assassinats, d'idolâtries, de fornications, etc … et on ne réconciliait les pécheurs qu'au terme de leur stage pénitentiaire. On hésitait beaucoup à recourir à la pénitence, d'autant plus qu'on ne pouvait la recevoir qu'une seule fois dans sa vie, il ne fallait donc pas gâcher ces occasions. De ce fait, presque tous les chrétiens petit à petit avaient pris l'habitude de se confesser que sur leur lit de mort pour être sûr que ce serait efficace et pour ne pas avoir l'occasion de retomber dans le péché avant de mourir.

Le résultat de cela c'est qu'il y a eu une crise du sacrement de pénitence dans toute la chrétienté de cette époque, finalement, les chrétiens ne recourant pas à ce sacrement, n'avaient pas de moyen efficace sacramentel pour être délivrés de leurs péchés. C'est là qu'intervient saint Colomba. En Irlande ils avaient une autre manière de procéder. S'inspirant de ce qu'on appelle la correction fraternelle, en usage dans la vie monastique, ou chaque moine, lorsqu'il avait commis quelque faute contre la règle ou contre les mœurs, parce qu'on ne distinguait pas très nettement les choses, il allait trouver un autre moine, lui avouait ses fautes, recevait le lui une pénitence à faire et recevait le pardon de ses erreurs. Saint Colomban et ses moines connaissant cette manière de faire l'ont répandue quand ils sont venus en Europe, et c'est de là qu'est née notre pénitence privée, telle que nous la connaissons aujourd'hui, où nous pouvons un grand nombre de fois, aller trouver un prêtre, lui dire seul à seul nos fautes, et recevoir de lui une pénitence à accomplir. Les moines irlandais ont ainsi sauvé le sacrement de pénitence qui était proche de la catastrophe. C'est grâce à eux que nous avons connu et que nous connaissons encore ce recours si précieux et fondamental au pardon de nos péchés par ce sacrement de pénitence.

Cela témoigne de l'immense diversité qu'il y avait dans l'Église dans les premiers siècles. Nous imaginons un peu trop facilement que, comme aujourd'hui, pour la moindre rubrique, Rome donnait des indications précises et que tout était prévu d'en-haut. Ce n'est pas vrai du tout, dans les Églises anciennes, il y avait une très grande autonomie de chaque Église et une grande diversité des manières de faire. Quelquefois, comme avec les quarto décimans cela ne menait pas à grand-chose et finalement il fallait revenir à la manière première de faire, mais d'autres fois, comme dans le cas du sacrement de pénitence, c'était extrêmement précieux et cela a donné à l'Église une chance nouvelle.

Que saint Colomban nous apprenne à vivre notre foi intensément et à savoir remercier Dieu de tous les dons qu'il nous fait.

 

 

AMEN