RADICALITÉ ET FIDÉLITÉ
1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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I |
l s'appelait donc Colomban, Colombanus, mais pour autant, ce n'était pas une colombe, c'était plutôt un faucon ! Il naît en Irlande Aileach en 543. Il faut imaginer l'Irlande comme une région chrétienne quasi autonome. Son insularité était encore pire que celle des îles Britanniques, l'Irlande avait gardé des vieilles coutumes avec un entêtement et une fermeté qui nous surprendraient aujourd'hui. Cela avait certains avantages, puisque c'est par l'Église d'Irlande que nous avons gardé le manuscrit latin d'Irénée alors que toutes les autres Églises ne le lisaient plus, ce qui est quand même bon signe. Il y avait d'autres choses plus inquiétantes, en Irlande, on ne fêtait pas la Pâque en même temps que tout le reste de l'Europe, donc, ils étaient en désaccord avec Rome.
Cette Église d'Irlande, contrairement à ce qu'on pense était une Église très vivante et cultivée. Il y avait beaucoup de monastères et d'activités littéraires. Quand Colomban entre très jeune, vers vingt ans au monastère, il est très rapidement formé dans les Lettres chrétiennes, et il a écrit plusieurs commentaires qui sont perdus, sur les psaumes et d'autres textes bibliques. Ce n'est pas un homme un peu rustre et sauvage, c'est un homme qui a une culture monastique qui n'est pas du tout du même style que celle des bénédictins qui s'imposeront plus tard à travers toute l'Europe, c'est une culture extrêmement poussée du point de vue intellectuel, mais la vie monastique en revanche, elle est très fruste. C'est une vie monastique qui consiste à se donner des épreuves, des performances d'ascétisme, comme par exemple, casser de la glace et se plonger dans l'eau glacée pour réciter un psautier entier, des choses qu'on ne demande plus beaucoup aux moines d'aujourd'hui, grâce à Dieu.
Toujours est-il que saint Colomban vit dans cette atmosphère, et chose qui nous paraît curieuse, parmi les pratiques ascétiques de la vie monastique en Irlande, il y en a une qui s'appelle la pérégrination pro Dei, partir en pèlerinage pour Dieu. Mais au lieu de partir dans un lieu de pèlerinage comme Jérusalem ou Rome, à cette époque-là, c'est un pèlerinage d'évangélisation. Quand il a presque une quarantaine d'années, Colomban ne veut plus rester dans son monastère, et demande à son supérieur la possibilité de faire cette pérégrination pour Dieu, c'est-à-dire, de partir en campagne d'évangélisation vers l'Europe. Son supérieur refuse dans un premier moment et ensuite, il accepte et Colomban part avec douze compagnons.
Tout l'arrière-fond de la vie de saint Colomban, c'est uniquement monastique, aucun évêque ne l'a appelé pour évangéliser, au contraire on verra que ça ne marche pas du tout avec les évêques, il est envoyé par son abbé, c'est une démarche de pénitence personnelle, ce n'est pas du tout la mission telle qu'on la conçoit aujourd'hui où l'Église envoie quelqu'un. C'est un monastère qui envoie quelqu'un pour une sorte d'accomplissement de dévotion pénitentielle personnelle. Dans cet état-là, il débarque avec ses douze compagnons en Bretagne, mais semble-t-il, il est assez mal accueilli parce que les moines bretons étaient aussi têtes de mule que les moines irlandais et cela n'a pas bien marché, donc on l'a prié d'aller voir ailleurs.
C'est alors qu'il arrive chez des gens plus aimables, les Burgondes, la Bourgogne actuelle, où là, il a eu la chance d'avoir un roi qui s'appelait sans doute Sigisbert, qui l'a accueilli très bien et lui a donné des terres, d'abord à Annegray et ensuite à ce qui devait devenir Luxeuil. Colomban s'installe, il installe ses moines, et il ne faut pas imaginer que ses monastères étaient des grands palais avec des cloîtres autour, comme on imagine Sénanque ou Silvacane. C'étaient essentiellement des petites maisons construites à l'irlandaise, en torchis, et au milieu, un petit oratoire. Saint Colomban établit deux ou trois communautés et il circule dans ces communautés qui sont dans l'espace de la Haute-Saône actuelle.
Evidemment, il commence à se brouiller avec l'épiscopat parce qu'il ne veut pas fêter la fête de Pâques comme tout le monde. L'épiscopat lui dit qu'il faut fêter Pâques, puisqu'il est en Europe, comme tout le monde. Il dit que c'est l'Église de Gaule qui est hérétique, il écrit au pape Grégoire premier en lui disant qu'il est en train de virer au schisme, qu'il faut changer la date de Pâques. On ne sait pas exactement ce que le pape a répondu, mais l'épiscopat de Burgondie en avait assez de Colomban, et on l'a accompagné à la frontière. Sous escorte, c'est la reine Brunehilde qui ne devait pas être beaucoup plus commode que saint Colomban, qui l'a enjoint de retourner en Irlande pour y fêter Pâques à la date qu'il voulait ! On pensait le faire embarquer en Normandie, il est redescendu vers Nantes, l'escorte s'est dispersée, si bien que Colomban s'est retrouvé libre. Il a refusé de rentrer en Irlande, et est revenu vers une peuplade germanique à Bregenz, le roi l'a accepté et lui a donné un monastère sur les bords du lac de Constance. Finalement, c'est un de ses disciples qui a réussi à fonder la grande abbaye de saint Gall, récupérée plus tard par les bénédictins. Là encore, Colomban a réussi à se brouiller avec les autorités locales en reprochant au roi sa vie qui n'était pas tout à fait reluisante et édifiante, et il a de nouveau été chassé de là. C'est comme cela qu'il a fini par trouver à Bobbio, en Italie, dans la région des grands lacs du nord de l'Italie, et il y a installé son dernier monastère, toujours dans le même style. Il y est mort le 23 novembre 615.
Colomban, c'est le type même de ce que l'on imaginait être le moine dans ces régions anglo-saxonnes fin du sixième, début du septième siècle. Ce sont des hommes dont la principale caractéristique était la rupture avec tout, ce qui pouvait amener évidemment toutes les brouilles et les difficultés que je viens de vous décrire. En même temps, c'était assez sympathique, parce que cette rupture était vraiment motivée par le désir de servir Dieu, pas nécessairement d'être ami avec tout le monde, mais en tout cas, cela avait ce côté absolu de la vocation et du service de Dieu. Je crois que c'est cela qui a été l'activité et la ligne de force de la vie de saint Colomban. Aujourd'hui, on l'aurait très vite remis dans des voies plus douces et plus calmes, on l'aurait peut-être empêché de fonder dans quelque diocèse que ce soit, parce qu'on l'aurait trouvé un peut trop farfelu, mais il n'empêche que ce qui est beau, c'est que la sainteté de Dieu a quand même rayonné à travers cet homme parce que même si lui-même était d'un tempérament pas très facile, en réalité, les disciples qu'il a laissés au fur et à mesure de ses pérégrinations et qui ont repris le relais pour créer ces grandes abbayes de Luxeuil, saint Gall, Bobbio, eux ont su petit à petit s'acclimater, être moins intransigeants sur la date de Pâques, être un peu plus coulants avec l'autorité politique, et finalement, continuer véritablement le travail d'évangélisation que saint Colomban avait initié.
La grâce propre du monachisme et de la vie de saint Colomban c'est ce côté très radical, absolu, de la fidélité à ce qu'il croyait être la tradition pure et dure, et cela ne nous fait pas de mal de temps en temps de fêter des personnages un peu incongrus, bizarres, mais qui témoignent quand même que quelles que soient les limites de leur compréhension des choses, des mystères et de la tradition, savent quand même reconnaître la venue de l'amour de Dieu dans leur existence.
AMEN