SAINT COLOMBAN L'ÉVANGÉLISATEUR
1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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avez-vous ce que c'est que la banane bleue ? La banane bleue, c'est une notion, un concept économique européen, c'est grand courant marchand économique qui part des ports d'Anvers et de Rotterdam, qui monte le Rhin, qui franchit les Alpes, et va jusqu'à Milan en Italie. C'est actuellement le cœur même de la vie commerciale de l'Europe.
Je crois qu'on peut dire qu'aujourd'hui l'Europe a une grande artère commerciale qui va des Flandres à la plaine du Pô grâce à saint Colomban. Cela mérite quelques explications parce que je crois pour ma part, qu'il aurait bien mérité d'être compté aussi parmi les patrons de plus en plus nombreux de l'Europe.
Que s'est-il passé au moment de la chute de l'empire romain. Jusque-là l'empire romain c'était au maximum Paris, vers le Nord, un petit peu Cologne en Allemagne, puis cela redescendant tout de suite en-dessous des Alpes pour aller vers Milan et ensuite vers l'Orient. Autrement dit, la grande ceinture qui va des Flandres par-dessus les Alpes jusque vers Milan, tout cela était comme un terrain abandonné. On considérait que c'était des sauvages. Or, c'est à partir des années 300-400, la partie qui s'est le plus peuplée en Europe, et c'est la partie qui s'est le plus développée sans évangélisation. Vu du point de vue de Rome, on considérait que ce qu'il y avait à évangéliser, c'était la ligne Paris, la Suisse, puis en-dessous les Alpes et ensuite le bord de la Méditerranée. Donc, on n'a pas eu idée qu'il fallait aller plus haut. Pendant ce temps-là, les populations s'accumulaient, car les invasions barbares arrivaient en Gaule, mais c'était aussi tous les barbares dont les populations s'accumulaient sur les bords du Rhin et sur ce qui deviendra plus tard l'Allemagne la Tchéquie, la Tchécoslovaquie, etc … C'était très difficile à évangéliser, parce que la plupart du temps, c'était ou bien carrément des païens, ou bien ce qu'on appelait des hérétiques ariens, c'est-à-dire qu'ils avaient voulu une formulation de la foi un peu plus simple et accessible à leur cerveau encore un peu embrumé. C'était très difficile d'accès, et c'est là que se situe l'intérêt, car ceux qui ont eu l'idée qu'on pouvait évangéliser ces gens-là, c'était cette petite chrétienté qui était isolée au bout de l'Europe, les moines irlandais, et qui ont eu le courage, parce qu'ils avaient l'idée que parce que être moine, c'était partir en exil au cœur même de ce monde, de prendre la mission comme moyen spirituel d'exil.
Donc, saint Colomban est celui qui a imaginé qu'on pourrait faire une sorte d'itinéraire missionnaire d'exil monastique, quitter le monde de l'Irlande dans lequel il était installé, et de suivre toutes les étapes de ce qu'on appelle aujourd'hui la banane bleue, depuis la Frise en descendant le Rhin, Luxeuil proche des bords du Rhin, et ensuite la Suisse Bregenz du côté de l'Allemagne, et saint Gall du côté de la Suisse et descendre jusqu'à Bobbio en Italie où il est mort. A ce moment-là, il a eu une idée d'évangélisation par osmose. C'est-à-dire que ces irlandais avaient des mœurs très rudes et exigeantes, très pénitentielles, et donc, au milieu de ces barbares, c'est en proposant un idéal de vie rude et très exigeant, qu'en fait ils ont touché le cœur de ces hommes et que l'évangélisation a débordé le cadre du monde romain parce que c'était cela l'enjeu. C'est dans la mesure où ils ont débordé ce premier mouvement pour essayer d'envahir la vallée du Rhin et la partie supérieure aux Alpes, qu'ensuite d'autres communautés ont pu petit à petit s'aventurer et notamment les bénédictins. Mais ceux qui ont fait le travail de déverrouillage de deux mondes, ce sont les moines irlandais.
C'est très intéressant du point de vue de l'histoire parce que la plupart du temps, on ne connaît pas tous ces détails, on croit qu'il y avait des barbares et que tout d'un coup par l'opération du saint Esprit, ils sont devenus croyants, c'est beaucoup plus compliqué que cela. Saint Colomban est l'exact contemporain de saint Grégoire le Grand. Saint Colomban meurt en 615 et saint Grégoire le Grand en 604. Or, il y a un chassé-croisé. Saint Colomban décide de partir et d'évangéliser ces régions vraiment sauvages et barbares et saint Grégoire le Grand décide d'envoyer des moines qui vont tout de suite devenir évêques en Angleterre. Cela fait exactement le chassé-croisé. En fait, saint Grégoire a vu des esclaves anglais, des saxons de l'époque, sur les marchés de Rome et il a compris qu'il y avait là-bas des gens à convertir en Angleterre. Il a eu une idée d'évangélisation qui est très belle mais qui était essentiellement politique. Il fallait atteindre les princes saxons pour les convertir et là on voit naître à cette époque-là, exactement contemporains, deux types d'évangélisation. Une évangélisation monastique par osmose dans les populations, saint Colomban ne sera jamais évêque, il fait des monastères et les moines évangélisateurs vont tous azimuts dans la population, dans ces coins complètement sauvages et reculés. Colomban de ce point de vue-là représente assez bien ce qu'on peut appeler la nouvelle évangélisation aujourd'hui. De son côté, saint Grégoire en bon vieux romain, de bonne vieille tradition solide vise de créer des évêchés en convertissant les princes. D'un côté vous avez une évangélisation monastique en osmose, de l'autre côté, une évangélisation politique en visant les princes pour qu'ensuite les princes convertissent leurs soldats et finalement convertissent leur population.
C'est très intéressant, car on croit toujours qu'au sixième, septième siècles, il ne se passait rien du tout, en réalité c'était l'époque où s'élaboraient les grandes tactiques évangéliques fondatrices et qui ont fait l'Europe, car l'Europe s'est faite par le croisement de ces deux méthodes. Il fallait à la fois l'implantation des évêchés, et l'implantation des monastères pour qu'effectivement l'évangélisation se fasse.
Pour ceux qui sont allés en pèlerinage en Bretagne cet été, je signale que les bretons ont été évangélisés par la méthode monastique. Rome ne pensait même pas évangéliser les bretons, ce sont les anglais et les irlandais qui ont évangélisé les bretons parce qu'ils ont évangélisé par osmose. Si vous vous souvenez, même si on fait le Tro Breiz en faisant le cheminement sur les sept évêchés, avant que ces évêchés ne soient créés, c'étaient les moines qui annonçaient l'évangile. L'évangélisation de la Bretagne, s'est réalisée par la vie monastique et pas par l'installation des évêchés. C'était une évangélisation par osmose dans la population et petit à petit, quand Charlemagne viendra, il imposera une structuration avec des évêchés et des évêques, c'était donc une structuration politique-religieuse.
Cela montre que l'histoire de l'Europe dont nous sommes aujourd'hui les héritiers et les bénéficiaires, ce n'est pas quelque chose qui s'est fait comme cela, mais bien par l'imagination d'hommes qui ont vraiment voulu voir les problèmes de leur temps et qui ont trouvé des solutions adaptées. Je ne sais pas, mais je crois que saint Colomban n'a jamais eu envie d'aller voir le pape saint Grégoire, je pense que cela ne devait pas être tout à fait, comme on dit aujourd'hui poliment, la même sensibilité. Ce sont deux méthodes assez différentes, mais le résultat est que cela a construit cette Europe qui est profondément enracinée dans la vie chrétienne grâce à ces gens-là.
Nous pouvons prier pour qu'aujourd'hui encore, dans une Europe qui se pose des questions du point de vue de sa signification à la fois spirituelle et religieuse et de son avenir religieux que nous ayons à la fois des saints Colomban et des saints Grégoire qui trouvent les uns et les autres les différents méthodes adaptées et que nous ayons suffisamment d'ouverture de cœur pour comprendre qu'il faut trouver de nombreuses méthodes d'évangélisation. Ce n'est pas uniquement si saint Grégoire avait anathématisé saint Colomban en disant, cela m'étonne, c'est faux, ou si saint Colomban avait dit à saint Grégoire que conquérir les évêchés en convertissant les princes n'était pas juste, en réalité, tout aurait été bloqué. C'est parce que les deux méthodes étaient profondément complémentaires que finalement, cela a fait l'Europe.
AMEN