PRÉPARER SA MORT
1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n ce jour, nous faisons mémoire de saint Colomban, qui est un saint irlandais. Cette terre d'Irlande a toujours été un foyer intense de vie chrétienne. Ces moines d'Irlande présentent un certain nombre de particularités qui les distingue, les rend remarquables parmi la famille monastique. Leur première particularité n'est pas la plus importante : c'étaient des moines d'une austérité extrême. La règle de saint Colomban fait frémir, et est parfaitement inapplicable de nos jours, si tant est qu'elle l'ait été à l'époque de saint Colomban lui-même. La deuxième particularité est beaucoup plus intéressante pour nous, c'est que les moines d'Irlande étaient fondamentalement des moines apostoliques. Et l'oraison que nous avons prononcé tout à l'heure, si vous y avez prêté attention, le dit merveilleusement : "Tu as réuni en saint Colomban, Seigneur, le souci de l'évangélisation et l'attachement à la vie monastique". Moines jusqu'au cou, si l'on peut dire par l'intensité de leur ferveur et l'austérité de leur vie, les moines d'Irlande n'étaient pas pour autant enfermés dans leur monastère à l'abri du monde et consacrés exclusivement à la prière selon l'image que nous nous faisons habituellement des moines, en particulier à partir du modèle bénédictin qui a pris tant d'importance dans notre civilisation occidentale. Les moines d'Irlande étaient fondamentalement des apôtres, des évangélisateurs, et une chose qu'on ne sait peut-être pas, c'est qu'au tournant du sixième et septième siècle, alors que l'Europe croulait sous la barbarie, et qu'elle était en train de se décomposer, les moines d'Irlande sont venus ré-évangéliser toute l'Europe du Nord, la Germanie, la Nord de la Gaule, la Suisse, l'Italie du Nord, même. Un certain nombre de grands monastères qui seront célèbres ensuite, comme celui de saint Gall, en Suisse, ou celui de Bobillo en Italie, ou celui de Luxeuil en France, ont été fondés par des moines irlandais. Une caractéristique importante de cette ré-évangélisation de l'Europe du Nord par les irlandais, c'est qu'ils introduisirent dans la vie chrétienne courante, une coutume monastique qui s'origine dans l'évangile, qui s'appelle la "correction fraternelle", et qui consiste pour les moines, quand ils ont manqué à un des préceptes de la règle, à aller trouver un autre moine pour aller lui accuser sa faute, et recevoir de lui une pénitence et le pardon de ce manquement à la règle. Cette pratique des moines, ils l'ont répandue dans le peuple chrétien, l'invitant ainsi à participer d'une certaine manière à la vie monastique, et c'est l'origine de notre sacrement de pénitence tel que nous le vivons aujourd'hui, car L'Église primitive vivait le sacrement de pénitence d'une façon tout à fait différente. Il était public, unique, on ne pouvait pas recevoir plusieurs fois la pénitence, et il était d'une extrême sévérité, et peu à peu cette coutume introduite par les moines irlandais a donné naissance à une forme nouvelle du sacrement de pénitence, un sacrement en quelque sorte privé, une rencontre personnelle avec un frère moine, plus tard, avec un prêtre, recevant de lui une pénitence à accomplir et le pardon de ses fautes, qui bientôt deviendra le pardon des péchés, l'absolution telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il faut dire pour comprendre l'importance de cette innovation que la pénitence publique, précisément parce qu'elle n'était pas renouvelable, parce qu'elle était publique, parce qu'elle était d'une sévérité extrême, était tombée dans une sorte d'impasse, les chrétiens n'osant plus demander à faire pénitence parce qu'ils avaient peur des conséquences de leur demande, et puis aussi parce que c'était une occasion unique d'obtenir le pardon des péchés commis après le baptême, tandis que la coutume irlandaise qui est devenue notre pénitence actuelle, a permis surtout de renouveler le sacrement de pénitence, et ainsi d'obtenir tout au long de sa vie chrétienne, le pardon de ses péchés, aussi longtemps que nous vivons, car la miséricorde de Dieu est plus grande que nos fautes.
Donc, des moines apôtres, des moines évangélisateurs. Une autre caractéristique de l'Église d'Irlande, c'est que la vie monastique y avait une telle importance, que d'une certaine manière elle organisait tout la vie de l'Église. Tous les chrétiens y étaient, sinon des moines, du moins enrôlés, organisés par la structure monastique, au point que, c'est même quelque chose d'aberrant, il semble bien qu'en Irlande, l'évêque ait été soumis à l'autorité de l'abbé des moines. Ceci n'est pas conforme à la structure de l'Église, mais cela montre au moins une chose, c'est l'étroite coopération de l'Église avec la vie monastique, avec la vie diocésaine, et que la personne de l'abbé, la communauté monastique et la personne de l'évêque étaient étroitement unies. Ce que nous voudrions réaliser ici à saint Jean de Malte en étant les moines de l'évêque, ce qui est une manière inverse de réaliser la relation entre l'évêque et la vie monastique, mais qui s'inspire, on peut le dire, de la coutume irlandaise, en comprenant qu'il y a une profonde parenté entre l'autorité de l'évêque et puis la vie monastique elle-même. Non pas pour exclure les chrétiens qui ne sont pas moines, car comme en Irlande, tout le monde n'était pas moine, mais tout le monde vivait en quelque sorte dans un élan et une dynamique qui n'est pas autre chose que la dynamique même du baptême. La vie monastique, c'est seulement la vie baptismale porté à son point maximum d'incandescence, et un moine n'est rien d'autre qu'un baptisé qui essaie de vivre d'une façon particulièrement intense et exigeante, ce qu'est la vie de tous les baptisés. Car, comme le fait remarquer un théologien contemporain, le Père Bouillez, tous les baptisés sont appelés au moins au jour de leur mort, à mourir nu, seul et en remettant leur liberté entre les mains de Dieu. C'est-à-dire que ce qui fait l'essence du vœu de pauvreté, ne rien posséder, ce qui fait l'essence du vœu de chasteté, être seul en face de Dieu, ce qui fait l'essence du vœu d'obéissance, remettre sa liberté entre les mains de Dieu, vous le vivrez tous, que vous le vouliez ou non, au moins le jour de votre mort, car vous n'emporterez pas vos biens dans l'au-delà, vous franchirez seul le pas de la mort, et vous ne le franchirez pas parce que vous l'avez décidé, mais en remettant votre vie entre les mains de Dieu qui seul en est le juge et le maître.
Si donc toute vie chrétienne, au moins au jour de la mort, mais le propre du chrétien est de ne pas mourir par hasard, mais de préparer pendant toute sa vie cet instant de la mort qui n'est pas la fin de la vie mais le passage dans la vie éternelle, si tout chrétien doit donc finalement vivre dans la pauvreté, dans la chasteté et l'obéissance, non pas pour mépriser les richesses ni pour mépriser moins encore les affections légitimes, ni moins encore pour mépriser la liberté qui est notre plus grande richesse, mais pour les offrir en quelque sorte à Dieu pour que ce soit Lui-même qui soit notre richesse, Lui-même qui soit la source de toutes nos capacités d'aimer, Lui-même qui soit la source la plus profonde et la plus vivante de notre réelle liberté, si donc tout chrétien doit vivre au moins au jour de sa mort, la pauvreté, la chasteté et l'obéissance, les moines ne font qu'anticiper d'une certaine manière ce qu'est la vie chrétienne de tout un chacun. C'est cela qu'avait compris L'Église d'Irlande, puisqu'elle mettait tous les chrétiens dans une sorte de dynamique monastique, dans une sorte de dynamique de don total de sa vie à Dieu.
De cela, saint Colomban est donc le témoin, et l'oraison que je vous citais tout à l'heure le rappelle: "Qu'à sa prière, comme lui, nous mettions toutes nos forces, Seigneur, à rechercher ton seul amour". Tel est le sens profond de toute vie chrétienne et de toute vie monastique aussi : rechercher le seul amour de Dieu, être seul pour un Dieu seul, c'est-à-dire rassembler tout ce que nous sommes, toute notre vie, tout ce qu'il y a de plus riche et de plus grand en nous, y compris notre liberté, y compris notre force d'aimer, y compris notre relation à l'univers et à ses richesses, rassembler tout cela pour le remettre entre les mains de Dieu seul. Que saint Colomban nous apprenne à vivre cette exigence chaque jour humblement, dans les évènements de notre vie quotidienne, afin que nous puissions au jour de notre mort entrer pleinement dans la béatitude de Dieu.
AMEN