UN MOINE APOSTOLIQUE AVANT L'HEURE

1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


L

'oraison qui a ouvert notre eucharistie, qu'on appelle la collecte, résume ce qu'a été la vie de saint Colomban : "Seigneur, tu as mer­veilleusement réuni en saint Colomban le souci de l'évangélisation et l'attachement à la vie monastique. Permets qu'à sa prière, et comme lui nous mettions toutes nos forces à rechercher ton seul amour et à faire grandir le peuple des croyants."

La distinction est devenue classique de ne pas opposer la vie monastique ou vie contemplative, à la vie d'apostolat. Cela dit, même lorsqu'on affirme une telle réalité, notre esprit est fait de telle manière qu'il y a en nous, toujours une sorte de dualisme entre vie de prière et vie apostolique, entre connaissance et action. Nous sommes faits de telle manière qu'il nous est difficile d'unir ce qui semble opposé. Le paradoxe reste dans ces cas-là un vrai paradoxe, c'est-à-dire, marquer une distance entre deux principes qui semblent incompatibles autant que la lumière et les ténèbres.

Bien sûr, les moines apôtres ne sont pas nom­breux dans l'histoire de l'Église, et les grands saints contemplatifs marquent souvent davantage l'histoire de l'Église, comme étant ceux qui ont apporté une pierre fondamentale à l'Église, et ce sont ces contem­platifs qui ont construit cette histoire, et de même à l'heure actuelle, après Colomban, il faut bien constater qu'il n'y a plus de moines selon l'esprit de saint Co­lomban, ils ont disparu. On se rend bien compte que toutes les règles, toutes les vies consacrées à Dieu qui veulent allier ces deux principes, n'ont pas autant de petits, que les bénédictins, les cisterciens ou autres grands ordres contemplatifs. Cela ne serait-il donc pas un leurre humain ou une gageure que de vouloir ainsi manifester ces deux réalités.

Ce qui est intéressant dans la vie de saint Colomban et qui peut servir de fil conducteur à notre réflexion, c'est qu'apparemment, saint Colomban n'a pas d'abord eu une vocation de moine et de pasteur. Il a eu une vocation tout court, qui répondait pour lui à cette exigence que nous avons entendue dans la pre­mière lecture, celle qui doit être choisie par le pro­phète, vocation prophétique où l'on ne doit pas regar­der en arrière, on ne doit pas aller faire telle ou telle chose, mais où l'on répond avec la radicalité de ce qu'est l'appel à être prophète.

C'est d'ailleurs la même chose que dit Jésus, qui ne fait pas dans la dentelle : "Celui qui ne met pas en pratique ces paroles, celui qui ne fait que dire Seigneur, Seigneur tout au long de la journée, (et c'est souvent ce que nous faisons dans nos prières, nous rabâchons Seigneur, Seigneur,) à celui-là je lui dirai : je ne te connais pas. Et là, l'exemple de la maison bâtie dur un roc peut tout à fait convenir au moine irlandais qu'était saint Colomban, quand on connaît un peu l'Irlande et les tempêtes et les vents qui y soufflent, si la maison est accrochée au rocher, elle ne risque rien, elle ne bouge pas. Il est vrai que lorsqu'on lit les écrits de saint Colomban adressés à ses moines, il écrit d'abord des "pénitentiels", et l'ensemble des documents autour de saint Colomban nous montrent plutôt quelqu'un qui est soucieux de cette radicalité évangélique où l'on met en pratique la Parole de Dieu. Colomban est connu pour son ascèse, sa rigueur, et en lisant les règles qu'il a écrites, on se rend compte que c'est invivable, parce que, si "un frère avait manqué à telle règle, on lui infligera telle pénitence, s'il a manqué à telle autre, ce sera telle pénitence etc..." une sorte de pénitence perpétuelle, il n'est même pas noté dans ses écrits de ce qui pourrait être heureux, joyeux, ni même une trace plus particulière de ce qui pourrait être la mission de l'évangéliste. L'Église ne se trompe-t-elle pas ? Pourtant, ce qu'a vécu saint Colomban, il l'a peut-être d'abord vécu à son insu, et ensuite il y a répondu d'une manière aussi radicale que l'appel à la vie monastique et ascétique stricte.

Si nous opposons vie monastique et vie mis­sionnaire, on n'a rien compris au christianisme. Etre chrétien, c'est être configuré à Jésus, si Jésus n'avait été que moine, enfermé dans son monastère pour prier, certes, Il nous aurait sauvé, mais Il n'aurait pas manifesté en action la vocation missionnaire prophétique qui est inscrite dans la configuration du chrétien au Christ et qui passe par le sacrement de baptême. Lorsque le prêtre faisant l'onction du saint chrême dit : "Tu es prêtre, prophète et roi", ce sont les trois fonctions contenues dans le baptême. Ce n'est pas d'abord autre chose que la configuration au Christ, Bonne Nouvelle pour les hommes s'offrant en sacrifice d'agréable odeur à Dieu, étant le Serviteur de ce peuple, offrir, servir et porter la Parole, les trois vocations de prêtre, prophète et roi. En cela, tous les moines se rejoignent, que le propre de la vie monastique n'est pas un "distinguo" entre les laïcs qui sont dans le monde et les moines qui ne seraient plus de ce monde, puisque le "seul avantage " de la vie monastique est de remplir et de correspondre au caractère fondamental qui est inscrit dans le sa­crement de baptême.

C'est là qu'on se rend compte qu'être prêtre, prophète et roi est premier à toute vocation chré­tienne, comme à toute vocation monastique, et que prier, c'est bien sûr agir, prier, c'est bien sûr une mis­sion. Mais qu'il faut aussi que notre mission devienne prière, que notre évangélisation devienne offrande, et du coup, il y a un primat de la mission et de l'évangé­lisation. Et si les évêques de France encore dernière­ment ont écrit, et ce depuis le document de Paul VI sur l'évangélisation, et qu'aujourd'hui encore, on parle encore des "propositions de la foi" dans le monde actuel, c'est parce qu'il n'est pas d'autre vocation que cette mission. Ensuite, peu importe la manière dont elle se réalise et dont elle va se manifester, et s'il n'y a pas derrière toute vocation, et c'est le propre du chré­tien, de réaliser ce qui est inscrit dans son baptême, on peut dire : "Seigneur, Seigneur", le Seigneur ne nous connaîtra pas.

Saint Colomban l'a compris au fur et à me­sure, lui qui à travers l'établissement de différents monastères propres à la vie monastique, a créé un tissu d'évangélisation pour notre pays, comme pour les pays autour du Rhin. C'est par ce biais-là qu'il a répondu de cette manière radicale, à l'appel de l'évan­gile, et qu'il est un homme non pas qui nous effraie, mais qui nous ramène à l'essentiel.

 

 

AMEN