UN MOINE VOYAGEUR

1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

O

n connaît mal le mouvement monastique qui s'origine chez les moines irlandais et en par­ticulier sur saint Colomban parce que, dans la suite des siècles, sa règle qui était d'une extrême sévérité et le mouvement dont elle était issue, ont été supplantés par la règle de saint Benoît plus humaine qui a fini par rassembler autour d'elle tout le mouve­ment monastique d'Occident. Pourtant, au tournant du sixième et septième siècles, un très grand mouvement monastique est venu d'Irlande. Cette Irlande que nous considérons aujourd'hui comme un tout petit pays, à l'extrême occident de notre Europe, a toujours été un lieu d'intense christianisme, de grande foi (on l'a ap­pelée "l'Ile des Saints") et a répandu sur tout le conti­nent une nuée de moines venus ré-évangéliser, si elle l'avait déjà été vraiment, l'Europe du Nord. Pour sa part saint Colomban, qui n'est que le plus connu d'entre eux mais pas le seul, a parcouru toute la Bel­gique, la Gaule du Nord, la région de la Haute Saône où il a établi un monastère à Luxeuil. Il a poussé en Suisse et en Autriche et en Italie du Nord en annon­çant partout l'évangile du Christ.

C'est dire que ce moine austère, sévère, exi­geant pour lui-même et pour ses frères ne se canton­nait pas dans une vie de pure contemplation intérieure mais que cette contemplation débordait spontanément chez lui en vie apostolique. Animé par cette passion du visage du Christ, il a quitté son pays pour parcourir l'Europe et réveiller dans des populations déjà plus ou moins évangélisées mais entre temps bien assoupies, réveiller la foi dans le Christ. C'est dire que saint Colomban est le type même de ce que l'on peut appe­ler un moine apostolique puisqu'il a uni en lui une intense vie contemplative et une non moins intense vie apostolique.

Le texte de l'oraison que nous lisions tout à l'heure est en quelque sorte la charte même de cette vie monastique apostolique. "Seigneur, Tu as mer­veilleusement réuni en saint Colomban le souci de l'évangélisation et l'attachement à la vie monastique. Permets qu'à sa prière et comme lui nous mettions toutes nos forces à rechercher ton seul amour et à faire grandir le peuple des croyants."

Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que, dans la vie d'un même homme comme saint Colomban, s'unissent cette recherche de l'unique amour de Dieu et ce souci permanent de faire grandir le peuple des croyants. Car comment pourrait-on être rempli de la passion de l'amour du Christ sans que cet amour nous pousse, comme il a poussé le Christ Lui-même à fon­der ce peuple des croyants et à mettre toutes ses for­ces à faire grandir un peuple qui, comme le moine l'a expérimenté dans sa propre vie, recherchera à son tour le seul amour de Dieu ? L'amour de Dieu est si grand, il remplit si puissamment le cœur de l'homme qui le cherche et qui le découvre, qu'il ne peut pas ne pas désirer partager cet amour, répandre cet amour autour de lui, donner à d'autres qu'à lui cette même passion, ce même enthousiasme, cette même volonté de rechercher l'unique amour du Christ. C'est dire que la vie apostolique s'enracine dans la contemplation même et que la contemplation a besoin de se démulti­plier grâce à l'activité apostolique. Car si cet amour de Dieu pousse les moines comme saint Colomban, comme il poussait déjà saint Paul, à enflammer ses frères d'un même amour pour le Christ, réciproque­ment la prédication apostolique ne peut que s'enraci­ner dans la prière. Quel message pourrait transmettre un apôtre sinon ce qu'il a puisé dans le cœur même de Dieu, dans la contemplation sans cesse renouvelée de ce mystère de Dieu ? On peut certes faire du bien, on peut aider les autres de toutes sortes de manières, mais leur annoncer l'évangile cela n'est possible que si l'on a déjà et d'abord contemplé cet évangile, si l'on a d'abord rempli son cœur de cette lumière, car quelle lumière pourrions-nous communiquer si elle n'a pas d'abord illuminé nos propres yeux ? C'est pourquoi c'est d'un même mouvement que la contemplation de Dieu appelle l'apostolat et que l'apostolat a besoin de la contemplation de Dieu pour se nourrir et se remplir de cette lumière.

En fait d'ailleurs, saint Colomban n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres de ces moines qui, du fond de leur contemplation, se sont sentis appelés, appelés par Dieu, appelés par l'Église, appelés par le feu intérieur de leur prière, à partager avec leurs frères ce qu'ils avaient contemplé. Si nous voulions énumé­rer tous ceux qui, issus de la vie monastique, ont été ensuite des apôtres, nous n'en finirions pas. Il faudrait nommer non seulement saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, évêques d'une activité apostolique extrême dans ce que nous appe­lons aujourd'hui la Turquie, mais aussi saint Ephrem qui après avoir été solitaire à l'écart du monde s'est dévoué à la fois à la liturgie en proposant des hymnes admirables et au soin des malades. Il faudrait nommer saint Augustin et beaucoup de papes comme saint Grégoire le Grand qui était bénédictin avant de deve­nir diacre de Rome et ensuite pape. La liste serait interminable.

Mais puisque saint Colomban est en quelque sorte typique de cette vocation, je me permets de vous demander de prier pour tous ceux qui, aujourd'hui encore, comme nous, essayons modestement et avec les moyens qui sont les nôtres de le faire ici, veulent conjuguer cette prière, cette contemplation de Dieu et le partage avec leurs frères du fruit de leur contem­plation. Je crois qu'il y a là une vocation permanente dans l'Église et cette vocation a besoin d'être soutenue à la fois par la prière des autres et par leur collabora­tion apostolique. En effet, être moine et apôtre, ce n'est jamais accomplir une vocation d'une manière solitaire comme si elle nous était adressée à nous seul, mais c'est susciter autour de nous la même vocation, susciter dans le cœur de tous ceux qui nous entourent ou nous accompagnent le même désir de rencontrer Dieu et le même désir de partager cette rencontre avec leurs frères. En définitive cette vocation est la voca­tion de tout chrétien car tout chrétien est appelé à être un adorateur du Seigneur, passionné par son visage, et aussi à être un apôtre, frère de ses frères, partageant avec eux ce secret qu'il a découvert dans son cœur et qui, par grâce, lui a été donné pour que, gratuitement, il le donne aux autres.

 

AMEN