POUR DIEU SEUL
1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ans la représentation habituelle, dans l'image populaire, le moine est celui qui est retiré du monde, à l'écart de la vie bruyante et agitée des villes, et qui passe toute sa vie dans le silence du cloître. Et de l'extérieur nous estimons qu'après tout ce sont des gens bienheureux qui n'ont aucun souci, aucune distraction, qui sont bien tranquilles, qui ont la meilleure part, et c'est vraiment regrettable que tous les hommes ne soient pas appelés à cette vocation. Il y aurait beaucoup moins de tristesse, de guerres, de violence de paroles dans le monde.
Cette vision de la vie monastique est, heureusement, tout à fait fausse, car ce qui distingue le moine du reste de l'Église, ce n'est rien du tout, car le moine, comme tous les autres membres de l'Église, est d'abord un baptisé. Et s'il fallait établir une distinction ce n'est pas en faisant des catégories entre les baptisés, mais plutôt entre la façon dont le baptisé est attentif à la Parole. Le moine c'est celui qui, appelé par Dieu, beaucoup plus que selon son propre désir, veut mettre toute sa vie à l'écoute de l'unique Parole de Dieu, de la seule sagesse qui vient de Dieu, qui ne veut pas avoir d'autre source de vie que l'eau jaillissant du rocher, ce rocher dont Jésus parle dans l'évangile en disant qu'il doit être le lieu où toute vie est bâtie pour être solide. Le moine c'est celui qui veut que toute sa vie n'ait pas d'autre parole c'est-à-dire n'ait pas d'autre raison que la présence de Dieu, que l'amour de Dieu pour lui, que l'amour de Dieu pour le monde. Mais ceci ne peut pas être un privilège, une particularité de la vie monastique.
C'est d'ailleurs assez étonnant parce que l'évangile que je viens de lire est un des évangiles très souvent choisi par les fiancés pour le jour de leur mariage. C'est un des textes qu'ils aiment le plus, et quand on leur demande pourquoi, ils nous disent : C'est parce que nous voulons fonder notre vie sur le roc, sur la pierre, sur la solidité. Et qu'est-ce que cette solidité, c'est la Parole de Dieu faite chair en Jésus-Christ. Le roc sur lequel le baptisé construit sa vie, c'est la présence du Christ, c'est le Verbe de Dieu fait chair, c'est la Parole faite chair, c'est le Christ Lui-même.
C'est pour cela que tout baptisé est appelé, quelle que soit sa situation dans l'Église à une vocation de type monastique, dans ce sens où quelle que soit sa situation, marié, célibataire, peu importe à la limite, il est appelé à ne fonder sa vie, à ne trouver ses raisons de vivre et sa sagesse que dans la Parole de Dieu, dans l'unique Parole de Dieu. Toute vocation chrétienne a toujours une dimension monastique, car elle doit toujours être vécue pour Dieu seul, et sans chercher d'autres raisons de vivre qu'en Dieu seul, quelles que soient les situations qui seront de toute façon passagères et provisoires, alors que la Parole de Dieu dure et est éternelle, et c'est cela qui compte d'abord.
D'ailleurs, dans cet évangile, Jésus nous dit qu'il faut écouter sa Parole. Ceux qu'Il condamne, ce sont ceux qui disent : "En Ton Nom, nous avons prophétisé ! En Ton Nom, nous avons guéri les malades !" Et Jésus leur dit : "L'essentiel n'est pas de parler, ce n'est pas de prophétiser, même en mon Nom, même en disant "Seigneur ! Seigneur !" parce que cela ce sont vos paroles humaines, parce que ce sont vos raisons humaines, parce que cela vient de vous". Et bien cela ne vous sauvera pas, et ne sauvera pas plus les gens mariés que les moines. Si les moines parlent en leur propre nom, en disant : "Seigneur ! Seigneur !" la parole de Dieu qui leur dit : "Je ne vous reconnais pas" leur sera aussi appliquée. Car ce qui nous est demandé, c'est d'écouter la Parole de Dieu et de la mettre en pratique, et non pas d'écouter le nôtre. Parce que la grande différence entre la Parole de Dieu et la nôtre, c'est que la Parole de Dieu c'est la chair même de Jésus Christ. Il y a une symbiose, il y a une unité, il y a une perfection dans la Parole de Dieu, parce que ce ne sont pas des mots en l'air, c'est une chair d'homme habitée par la divinité, alors que nos mots à nous sont bien souvent des paroles un peu en l'air.
La Parole du Christ est aujourd'hui silencieuse. La chair du Christ est silencieuse. Elle n'est annoncée dans l'évangile que par répercussion. Et cette Parole-là est le fond de notre vie, elle est le rocher de notre vie, elle est la source qui jaillit pour faire vivre les uns et les autres dans la sagesse même de Dieu. C'est ainsi qu'il faut comprendre cette unicité de la vocation chrétienne qui a son sens dans l'unique Parole de Dieu, quelle que soit la situation des chrétiens dans cette vie terrestre, quelle que soit la vocation particulière à laquelle Dieu les appelle. C'est pour cela que, dans la vie de l'Église, les moines ne sont pas plus saints que les autres. Ils sont, avec les autres, appelés à la sainteté par Dieu. Et les moines, dans leur monastère, ont autant de soucis que les gens du monde parce que nous ne devons tous n'avoir qu'un seul souci, celui de vivre et de mettre en pratique la Parole de Dieu, quelles que soient les circonstances de notre vie.
Que cette eucharistie qui nous rappelle, dans l'évangile et dans la consécration, que la Parole de Dieu est chair de Jésus-Christ, que cette eucharistie nous réveille à cette réalité que nous n'avons pas d'autres raison de vivre, de croire et de mourir que la Parole de Dieu qui va nous être donnée, livrée, dans la chair, dans le corps et le sang du Christ, pour être le roc de notre vie. Et ainsi, tous, nous sommes appelés à cette communion unique et définitive avec Dieu qui est le propre de toute vie chrétienne et donc de la vie monastique, parce que toute vie chrétienne porte en elle une dimension monastique : Dieu seul est notre Dieu, et toute notre vie est pour Lui, quelles qu'en soient les circonstances ou les événements.
AMEN