UNE RESTAURATION PATIENTE
1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Cadouin : La confession du moine
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rères et sœurs, le monachisme irlandais est connu par certains de ses clichés : une vie extrêmement austère, au-delà de l'imaginable, une vie monastique dont on a l'impression qu'elle est calquée sur la compétition sportive. Il faut dire que le climat irlandais doit beaucoup y contribuer, et c'est un peu comme si l'on était dans les extrêmes de l'Égypte d'une part avec ce soleil ardent qui vient cuire le haut du crâne des moines égyptiens, et ce pays extrême aussi dans sa nature et son climat qu'est l'Irlande.
Nous pourrions nous arrêter et même être choqués par cette vie monastique envisagée comme une compétition sportive, se plonger dans l'eau glacée en plein hiver, et je vous fais grâce des autres exemples, et aussi une règle très stricte : si un frère a le tort de plonger sa cuiller dans sa soupe avant que le père abbé ne bénisse la table, il aura droit à plusieurs coups de bâton, et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres. On pourrait donc s'arrêter là en pensant qu'en définitive, c'est une vie qui manque à la charité et qui se plaît à essayer de faire ressortir ce qu'il y a de plus excentrique dans la mentalité de l'homme.
Ce qui est intéressant avec saint Colomban, c'est au moins deux aspects. Le premier est la question du pardon des péchés. Derrière ce qui peut nous choquer, il y a certainement quelque chose de très profond. Il ne faut pas oublier que nous sommes là en plein septième siècle, et les mœurs des populations de l'époque n'ont pas grand-chose à voir avec notre vie qui s'est beaucoup policée et civilisée, et par conséquent les candidats qui sonnent à un monastère de l'époque ne sont pas tout à fait les jeunes bien élevés qui se présentent au presbytère, au séminaire ou ailleurs. Mais ce qu'il y a de profond derrière tout cela, va peut-être à l'encontre de notre société actuelle, mais ce que veut dire saint Colomban c'est que nos actes ont nécessairement des retentissements positifs ou négatifs. Actuellement, on dira que c'est l'intention qui compte, je téléphonais en voiture et j'ai écrasé le chien ou pire le petit enfant et je ne l'ai pas fait exprès. D'accord, mais l'enfant est mort ! Saint Colomban nous rappelle quelque chose de fondamental : quelles que soient toutes les bonnes raisons que nous pouvons trouver, car nos sociétés aiment à nous décharger de nos fautes et de nos crimes, c'est un peu l'héritage de la culture barbare de ce siècle, qui veut que l'acte posé a des répercussions et il est normal qu'à mon tour, je paie.
Le deuxième aspect très évocateur nous est dit par sa propre vie. Cet homme, le jour où il a décidé de devenir moine dans un des plus grands monastères d'Irlande, s'est trouvé être en opposition radicale à sa mère qui s'est couchée sur le seuil de sa maison, et Colomban a dû l'enjamber pour sortir et s'en aller au monastère dans lequel vivaient déjà trois mille frères. Quelques années plus tard, Colomban se sent appelé à évangéliser. Après plusieurs tentatives, il obtient du père abbé de s'en aller accompagné de douze frères, ce qui ne va pas beaucoup changer la vie du monastère. Il débarque en France, et se rend dans le Nord Est, du côté de l'Alsace. Il y fonde un monastère assez connu à côté de Luxeuil, qui s'appelle Fontaine. La reine Brunehaut lui causant des difficultés politiques, il se voit obligé de regagner la côte vers Nantes, sous bonne escorte.
Est-ce la volonté de Dieu? une tempête les empêche d'embarquer et plusieurs semaines après la tempête, les frères repartent en mission vers le nord et trouvent refuge auprès de Clotaire II qui les envoie dans l'Allemagne actuelle, puis la Suisse, où il fonde l'abbaye de saint Gall avant de se fixer en Italie. Ces biographies sont très intéressantes, on y voit déjà en préfiguration l'aspect européen qui existait dans l'Antiquité et au Moyen-Age et de ces gens qui peuvent à la fois, évangéliser et se retrouver face à des problèmes politiques.
La vie de saint Colomban gagne à être mise en regard avec un texte célèbre qu'il a écrit, dans lequel il fait référence au fait que Dieu a fait l'homme à son image. A travers l'austérité de la vie monastique irlandaise, avec la recherche du pardon des péchés, nous pourrions être facilement être amenés à penser que Colomban ne fait que développer un monachisme de type pélagien, disant que l'homme par ses austérités incroyables façonne sa propre vie et son futur paradis. Je vous livre un extrait de ce texte qu'il écrit à la fin de sa vie : "Dieu a fait l'homme à son image et à sa ressemblance. Considérez je vous prie l'importance de cette parole". Si Dieu nous a fait à son image notre vie doit être tournée vers le désir de faire en sorte que notre image soit en concomitance avec l'image de Dieu. "Ne soyez pas les peintres d'une image étrangère. De fait, il peint l'image d'un tyran celui qui se montre violent, colérique ou orgueilleux. Aussi, essayons de ne pas introduire en nous d'image de tyran et laissons le Christ peindre en nous son image". Au départ, nous aurions pu voir en Colomban quelqu'un qui soit du côté du volontarisme, cherchant à édifier sa propre image à la force des poignets et par conséquent, dresser sa propre idole. Or, il n'en est rien. C'est un homme extrêmement doux et attentif à la vie de l'Esprit Saint, à la manière dont toutes les rencontres faites au cours de ces pérégrinations sont là aussi pour façonner le visage du Christ dans son cœur. La vie monastique pour certains d'entre nous peut être envisagée sous le mode d'un retrait du monde tel que ce monde est totalement absent de la vie communautaire. Je vous rassure, c'est absolument faux. Ce qui est beau dans la vie monastique vécue par Colomban, c'est son instinct positif vis-à-vis des gens qu'il va rencontrer. Nous pourrions au cours de notre vie, face aux échecs rencontrés, être tentés de nous enfermer dans notre monde, évitant d'entrer en relation avec les autres. Mais ce que tire comme leçon, saint Colomban à la fin de sa vie, c'est exactement l'inverse. C'est vraiment une leçon de confiance. De fait, si nous faisons confiance à Dieu, notre premier instinct dans la rencontre d'un frère devrait aussi être fondé sur cette relation de confiance. Cela ne veut pas dire qu'il faut être bêta et se laisser mener par le bout du nez, mais voir dans le frère ou dans la sœur celui qui va pouvoir m'aider à faire ressortir l'image de Dieu qui et en moi et qui est abîmée par le péché.
Je voudrais terminer par une comparaison un peu plus large. Notre condition première de pécheur pourrait être illustrée par un miroir qui est brisé et dont les pièces sont restées collés sur le mur. L'image est complètement fragmentée, divisée, et nous ne savons pas comment recréer l'unification. Chez saint Augustin, en termes théologiques, c'est cela la définition de la vie monastique. Elle n'est pas d'abord le fait de celui qui ne se marie pas, qui vit en retrait du monde parce qu'il est mauvais. Le monachisme pour tout chrétien baptisé, c'est le désir de faire jaillir l'image de Dieu qui est dans notre cœur mais qui a éclaté en mille morceaux. Ce que croit profondément Colomban à travers ses pérégrinations qui, comme vous le voyez, ont quand même été assez extraordinaires pour l'époque, c'est de croire qu'à travers toutes ces rencontres avec des frères de tous les horizons il y a un moyen de restauration de l'image de Dieu qui est en nous.
Que saint Colomban soit pour nous l'occasion de réfléchir sur ce miroir brisé que nous ne souhaitons pas trop contempler parce que justement, il nous fait peur, qu'il soit pour nous l'occasion de regarder ce miroir et de croire véritablement que la communauté de l'Église nous est donnée pour que nous puissions restaurer cette image de Dieu qui habite tout homme.
AMEN