L'ÉVANGÉLISATION PAR SAINT COLOMBAN

1 R 19, 15-16+19-21 ; Mt 7, 21-27
St Colomban - (24 novembre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cadouin : le confession du moine

L

 

a fête de saint Colomban m'a fait penser à quelques problèmes sur l'évangélisation de la France. Je ne sais pas si c'est parce que nous sommes chauvins et un peu gaulois que nous avons absolument besoin de penser que les français ont trouvé la foi tout seuls. C'est cette merveilleuse image d'Épinal dans laquelle Clovis, avec ses Francs, est baptisé par saint Rémi, et l'on veut absolument que ce soit cela le moment dans lequel la France soit devenue chrétienne. Cette manière de voir les choses qui n'a aucun enracinement dans la tradition religieuse du pays, mais dans une tradition historique récente du dix-neuvième siècle, cette manière de voir ne correspond pas tout à fait à la réalité des faits.

En réalité, les premières grandes vagues d'évangélisation en France ont été provoquées par des émigrés. En effet, le moment où le territoire qui constitue actuellement la France a reçu la foi, n'est pas celui de Clovis. Ce sont les grecs qui nous ont apporté la foi et pratiquement, on peut dire que la France a reçu son baptême par les martyrs de Lyon, sainte Blandine et saint Pothin, et que durant tout le second et le troisième siècles, la France a connu essentiellement des communautés de marchands grecs qui remontaient la vallée du Rhône et apportèrent la foi en même temps que le commerce. C'est pour cela que la plupart des grands premiers évêques de notre pays portent des noms grecs ou d'origine grecque, y compris Saint Denis de Paris. Cela c'est la première vague qui a, pour ainsi dire bénéficié de l'empire romain, mais il en est une seconde qui est beaucoup plus obscure et pourtant très significative et très intéressante, car elle est précisément symbolisée par, j'allais dire, l'invasion des moines irlandais.

Ces moines irlandais ont évangélisé prati­quement toute la bande centrale de la France qui va de Nantes à la Franche-Comté. C'est une évangélisation monastique. Ces moines irlandais avaient quelque chose d'un peu rude et d'un peu sauvage. Ils avaient des pratiques pénitentielles un peu forcenées. J'ai fait mes études au Saulchoir avec un bénédictin irlandais qui ne manquait pas d'humour et qui me racontait certaines observances des moines colombaniens et il me disait : "une des choses les plus dramatiques, c'est que la semaine, ils devaient au moins une fois par semaine, réciter un psautier entier dans l'eau glacée" et il ajoutait avec humour : "heureusement, le dimanche, c'était de l'eau chaude." Je ne sais pas si le dimanche ils avaient de l'eau chaude, mais ce trait est révélateur de la mentalité de ces moines irlandais qui étaient des hommes extrêmement rudes, on les aurait trouvés un peu sauvages, mais qui avaient une sorte de ferveur qui se traduisait dans leur très grand courage, car la pays qu'ils ont évangélisé, au début des années 600, était un pays assez désert, assez dévasté et finalement, déjà, assez déchristianisé.

Ce que je voudrais retenir surtout de leur évangélisation nous est donné par le début de la règle que Saint Colomban avait rédigée comme une exhortation à ses moines. A la différence du monachisme bénédictin essentiellement fondé sur l'observance de la règle, le monachisme colombanien était un monachisme apostolique qui avait pour ainsi dire deux pôles. Le premier, je dirais presque que c'était un humanisme. Le moine était celui qui essayait d'abord de restaurer en lui l'image de Dieu. Voici ce petit prologue de la règle de saint Colomban qui est très beau : "Moïse a écrit dans la Loi : Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance. Considérez, je vous prie, l'importance de cette parole. Dieu le Tout-Puissant, l'invisible, l'Incompréhensible, l'Indicible, l'Inestimable, en façonnant l'homme avec de la glaise, l'a ennobli de l'image de sa propre grandeur. Quoi de commun entre l'homme et Dieu, entre la glaise et l'Esprit, car Dieu est Esprit ? C'est donc une grande marque d'estime pour l'homme que Dieu l'ait gratifié de l'image de son éternité et de la ressemblance de sa propre vie la grandeur de l'homme c'est sa ressemblance avec Dieu, pourvu qu'il la garde."

Ce monachisme irlandais était héritier de toute une tradition théologique déjà assez élaborée, dans laquelle les grands textes de Saint Irénée n'avaient pas été étrangers. C'était le fait que le sens profond de l'existence de l'homme était de réaliser en lui l'image de Dieu. C'est sans doute ce qui a fait que ce monachisme était un monachisme apostolique, car au fond, pour saint Colomban, la meilleure façon était d'être moine c'était évidemment, par la pénitence et l'ascèse, de restaurer en soi l'image de Dieu, mais il n'y avait pas de plus beau travail que d'aider ses pro­pres frères, ceux qui ne connaissaient pas le Christ, à façonner en eux-mêmes aussi l'image de Dieu.

C'est pourquoi ce monachisme colombanien a connu un très grand nombre de centres monastiques à travers tout le centre de la France, puis quelques pointes vers la vallée du Rhin, la Suisse et le Nord de l'Italie. C'est parce que ces moines étaient passionnés par l'image de Dieu dans le cœur de leurs frères qu'ils avaient conçu ainsi leur tâche d'évangélisation. Vous voyez que cette intuition fondamentale de saint Colomban peut être pour nous quelque chose de très riche.

Nous demanderons par son intercession que, par cette eucharistie, le Seigneur réveille sans cesse en nous, le sens de l'image de Dieu. D'une certaine manière c'est le seul but de notre vie, de laisser Dieu façonner en nous cette image qu'Il a voulu y imprimer depuis les origines et que, à la suite d'Adam, trop souvent, nous nous acharnons à détruire par le péché. Nous demanderons aussi que, conscients de la dignité que Dieu veut pour chacun d'entre nous, nous soyons ensuite les témoins de ce bonheur et les serviteurs de nos frères, pour que ceux qui ne connaissent pas encore la splendeur de cette image, la voient progressivement s'épanouir en eux par l'œuvre de Dieu et le service auquel nous sommes associés.

 

AMEN