MINISTÈRE DE L'ÉVÊQUE DE ROME

Ph 3, 17- 4, 3 ; Lc 12, 35-44
St Clément - (23 novembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans la prière eucharistique que nous chante­rons dans un instant, il est nommé les apô­tres, quelques-uns de leurs successeurs. Et à la suite de l'apôtre Pierre comme évêque sur le siège de Rome, la liturgie nomme deux autres de ses suc­cesseurs Lin et Clet. Ces deux évêques de Rome n'ont laissé quasiment aucune trace de leur ministère. Il n'y a qu'une seule trace, celle de leur existence. Le troi­sième dans la succession, c'est Clément qui est un petit peu, pour l'histoire de l'Église, le premier si ce n'est en chronologie du moins en importance des suc­cesseurs de Pierre à la tête de l'Église de Rome. Pour­quoi ? Parce que, pour la première fois connue, il a envoyé une lettre qui n'était pas encore une encycli­que mais dont la teneur valait pour toute l'Église, tant et si bien qu'aujourd'hui encore elle est un des princi­paux documents sur l'état de l'Église, les exigences de l'Église et la façon dont l'évêque de Rome exerçait son ministère particulier. C'est la première fois qu'un évêque de Rome intervient pour des affaires qui ne concernent pas son Église locale, mais une autre Église locale, celle de Corinthe où il y avait un pa­gaille monstre, certainement pire que toutes les pa­gailles de l'Église d'aujourd'hui. Et il a fallu que l'évê­que de Rome intervienne de façon extrêmement auto­ritaire auprès des responsables et du peuple de cette Église de Corinthe dont on dit déjà avec les épîtres de saint Paul aux Corinthiens qu'elle était extrêmement turbulente.

Ceci m'amène à vous proposer une réflexion extrêmement simple, mais je crois fort utile sur l'exer­cice particulier du ministère de l'évêque de Rome. Un jour, au petit lunch qui suivait un mariage, un mon­sieur m'a dit à propos des problèmes de l'Église : "Vous, mon Père, vous devez obéissance au Pape !" Je lui ai dit : "Non, monsieur !" ce qui l'a profondé­ment choqué et il a du devenir encore plus intégriste qu'il ne l'était. Non, je n'ai pas obéissance au Pape. Pourquoi ? Lorsque j'ai été ordonné prêtre, j'ai fait promesse d'obéissance entre les mains de l'évêque d'Aix en Provence. C'est à lui et à lui seul que je dois obéir et pas à un autre évêque. Et vous-mêmes, chré­tiens, vous êtes dans l'obéissance écclésiale unique­ment dans la mesure où vous l'êtes avec l'évêque de votre Église locale. C'est l'évêque local qui a le pou­voir de gérer, de paître, de gouverner son Église lo­cale et nul autre, pas le voisin, même s'il est mieux, même s'il est plus théologien, même si ses prises de position sont plus en accord avec vous. Non c'est l'évêque local, quel qu'il soit, je dis bien quel qu'il soit et quoi qu'il dise, qui est, pour l'Église, celui avec lequel nous sommes liés dans l'obéissance de la foi, dans l'obéissance chrétienne C'est lui qui exerce son ministère ordinaire pour l'Église et il est le seul à gé­rer son Église selon l'évangile.

Ceci est extrêmement important parce qu'on croit parfois que tel évêque faisant telle chose qui plaît ou non, le Pape va lui taper sur les doigts. Non, le Pape n'a pas pouvoir de taper sur les doigts des évêques. Il a le pouvoir, en tant qu'évêque, dans son diocèse. Quand le Pape demande aux prêtres de son diocèse de porter la soutane ou le clergyman, un prê­tre du diocèse d'Aix en Provence n'est pas tenu à l'obéissance au Pape sur ce problème-là. Alors toutes ces petites choses, sur lesquelles nous sommes parfois extrêmement sensibles, demandent que l'autorité de l'évêque de Rome soit bien saisie par rapport à celle de chaque évêque. L'évêque de Rome a une autorité ordinaire sur son Église de Rome, un point c'est tout. Et cela comme évêque de la ville de Rome. Son auto­rité comme pasteur universel ne vient pas recouvrir, compléter ou remettre dans l'ordre l'autorité des évê­ques locaux. Le ministère de Pierre a donc deux sens.

Le premier c'est celui de l'unité de toute l'Église. Nous savons que nous sommes en commu­nion avec l'Église d'Honolulu ou du Zimbabwe parce que les évêques de ces Églises sont en communion entre eux par leur communion à l'évêque de Rome. Voilà le premier ministère de l'évêque de Rome. Il assure, sur le siège de Pierre, le Prince des apôtres, l'unité réelle entre tous les évêques. Ce n'est pas une unité d'autorité ou de supériorité. C'est une autorité de communion, de collégialité comme on dit aujourd'hui. Ceci est extrêmement important, c'est le premier point.

Le deuxième point est corollaire de celui-ci. Lorsque, dans sa conscience et en vertu de sa mission d'évêque de Rome et de pasteur universel, le Pape estime que l'unité de la foi, de la charité est en danger dans l'Église, il peut intervenir, mais uniquement à ce moment-là. Et il faut que son intervention soit tou­jours pour le bien d'une Église, pas selon ses fantai­sies, pas selon son charisme particulier comme évê­que de Rome. Ceci est à comprendre de façon extrê­mement fine pour ne pas comprendre l'unité de l'Église comme une espèce de hiérarchie extrêmement autoritaire où tout viendrait d'en haut. La seule auto­rité dans l'Église c'est l'évêque local. En lui existe toute l'Église. Toute l'Église catholique réside dans son évêque et dans la communauté qu'il anime.

C'est pour cela que saint Ignace d'Antioche disait : "Celui qui n'est pas en lien avec l'eucharistie de l'évêque n'est pas dans l'Église" même s'il est en lien avec l'eucharistie de l'évêque d'à-côté, parce que ce n'est pas, sacramentellement, à l'évêque du diocèse d'à-côté qu'il est lié, mais à celui de son diocèse, de son église cathédrale. Et l'évêque de Rome a la charge de veiller à ce que partout dans les églises locales soit gardée la foi catholique, c'est-à-dire la totalité du salut pour la totalité des hommes. Mais non pas une espèce d'uniformité, d'uniformisation qui se ferait par autori­tarisme ou par décret.

Ceci est important pour nous au niveau d'abord des connaissances de la structure de notre Église, mais aussi au niveau du sens sacramentel de ce que nous sommes, en tant qu'Église locale liée à un évêque. C'est par l'évêque et par lui seul que nous pouvons être de l'Église universelle. Sans l'évêque local, nous ne sommes plus dans la catholicité, ce qui est aujourd'hui extrêmement important à bien com­prendre. Bien souvent nous nous arrêtons à la façade humaine, à la pensée, aux agissements, aux réactions, aux articles ou aux interviews d'un évêque local. Et tout cela ce n'est pas strictement le mystère sacra­mentel dont il doit assurer la présence. Ceci c'est la périphérie de la pastorale. Ceci est important pour que nous puissions bien saisir ce sens de l'Église qui est d'abord locale et qui n'est universelle que parce que toutes les Églises locales sont en lien les unes avec les autres par le ministère de l'évêque de Rome et pas l'inverse. La partie existe avant le tout dans l'Église et pas l'inverse.

Saint Clément de Rome recommande aux Co­rinthiens de rester en communion avec leur évêque car c'est uniquement cet accord avec leur évêque qui les maintenait dans la communion universelle de l'Église et pas le fait de passer par-dessus l'évêque pour se mettre uniquement sous l'autorité du Pape. Cela ce n'est pas catholique.

Demandons au Seigneur qu'Il nous aide à vi­vre cet aspect de l'Église et de le vivre ici, dans notre diocèse d'Aix en Provence et pas en rêvant à autre chose de mieux autre part. Que cette eucharistie nous enracine vraiment dans ce mystère d'unité profonde, d'unité catholique qui est assurée, visiblement et sa­cramentellement, par l'évêque que Dieu donne à cha­que Église pour que l'Église tout entière demeure dans son unité et dans sa charité.

 

AMEN