L'INTERPRÉTATION

Ph 3, 17- 4, 3 ; Lc 12, 35-44
St Clément - (23 novembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

F

 

rères et sœurs, notre vie ne repose que sur une seule chose : l'interprétation. Nous passons notre temps, nos journées entières à interpréter, interpréter un geste, une main, une attitude, un regard, un texte, des paroles, la manière dont ces paroles sont dites ou ne sont pas dites. Bref, toutes nos relations ne reposent que sur un problème d'interprétation. Est-ce que l'œillade qu'on me jette est positive ou négative ? est-ce que la lecture que j'ai faite à la Lectio Divina ce matin, c'est bien ce que le Seigneur veut me dire ? etc … etc… etc…

Tout cela pour en venir au saint que nous fêtons en ce jour : Clément de Rome. La situation est simple, l'Église de Corinthe est traversée par de gros problèmes, on ne sait pas exactement lesquels. Certaines interprétations justement pensent que les Corinthiens ont carrément viré leurs prêtres, cela ne va plus du tout ! Et Clément de Rome écrit une lettre aux Corinthiens. On a déjà par ailleurs deux lettres de saint Paul à cette communauté chrétienne, il y en a une autre, celle de Clément de Rome. Il faut reconnaître qu'il n'y a rien de plus délicat que d'écrire à quelqu'un. Quand on écrit une lettre d'amour, on peut penser qu'il n'y aura pas de problème de part et d'autre dans l'interprétation. Mais quand il s'agit de faire des reproches, c'est une autre paire de manches. C'est vrai qu'il est extrêmement difficile et délicat d'écrire une lettre de reproches à quelqu'un surtout en ce temps-là. Actuellement, où la communication ne vous empêche pas de prendre le téléphone ou d'envoyer un "sms", et l'interprétation peut être rapidement corrigée : tu m'as envoyé cela, je ne suis pas d'accord, tu n'as pas compris … on peut très rapidement entrer dans le dialogue. Mais à l'époque de Clément de Rome, malgré la poste impériale qui est efficace et qui réussit à faire parvenir des courriers assez rapidement au cœur de l'empire, cela ne va pas très vite. Clément de Rome à la place d'attaquer bille en tête en reprochant aux Corinthiens d'avoir mis leurs prêtres dehors, ou d'autres choses encore, va d'abord procéder à une grande relecture des grands thèmes bibliques. Il va expliquer qu'il n'est pas mieux qu'eux, et qu'il faut se mettre tous sous le regard de Dieu, sous le regard du peuple d'Israël qui lui-même a été de temps en temps obéissant et plus souvent désobéissant, et qu'il est bon de méditer tous ensemble sur la situation. C'est ce qu'il leur propose. Il revisite tous les grands thèmes d'Israël de leur vie avec Dieu, c'est une grande délicatesse, et à la fin de sa lettre, nous apprenons qu'il n'a pas envoyé sa lettre par le courrier impérial, mais il l'a fait accompagner par des messagers, c'est-à-dire des ambassadeurs. Cela veut dire que Clément de Rome a compris que sa lettre pouvait être soumise à de mauvaises interprétations et que vu, le problème de l'époque, il aurait fallu des jours et des semaines pour que l'Église de Rome et l'Église de Corinthe s'accordent et que chacun réussisse à comprendre exactement les termes des lettres réciproques. Il a envoyé des ambassadeurs avec sa lettre pour qu'au moment même où l'Église de Corinthe commence à lire sa lettre elle puisse tout de suite réagir auprès des ambassadeurs de l'évêque de Rome qui pourront dire aux Corinthiens : oui, vous pensez que Clément vous dit cela, mais nous en avons parlé ensemble et c'est plutôt comme cela qu'il faut entendre ce qu'il vous dit.

Nous avons là au niveau ecclésial un excellent exemple de l'économie divine. Il est vrai qu'on peut dire que Dieu a écrit des lettres, pas uniquement d'amour, mais aussi de temps en temps des lettres pour remettre les choses au point avec Israël, et déjà ces manifestations de Dieu auprès de son peuple ont toujours été accompagnées par des messagers, les prophètes qui pouvaient à chaque instant réinterpréter et redire à Israël ce que Dieu voulait leur transmettre. Jusqu'au jour où, et c'est cela la véritable différence entre l'Ancien et le Nouveau Testament, ce n'est pas que le Nouveau Testament vienne abolir l'Ancien, mais à la place d'envoyer un énième ambassadeur qui vient dire cette lettre d'amour qui est l'évangile, c'est le Fils de Dieu qui vient. C'est cela la grande différence. La grande intelligence, la grande charité de Clément de Rome, c'est aussi, à sa mesure, d'envoyer des ambassadeurs faits d'os et de chair pour faire découvrir à l'Église de Corinthe ce que l'évêque de Rome veut leur dire.

C'est très beau parce que déjà au niveau de l'économie divine, cela nous rappelle que ce qu'on appelle le texte, la Bible, l'Écriture, le livre, ce n'est pas quelque chose qui existe par soi, et auquel nous sommes confrontés dans notre petite mesure face à la démesure de Dieu, mais à chaque instant, Dieu a su qu'il avait besoin de nous envoyer des ambassadeurs pour nous aider à découvrir ce qu'il nous disait. Ces ambassadeurs, ce sont les prophètes dans l'Ancien Testament, c'est le Fils même de Dieu incarné dans le Nouveau Testament, et dans notre Église en 2009, c'est l'Église et c'est la Tradition ecclésiale. C'est le fait que lorsque je lis la Parole de Dieu et que je ne comprends pas tout ce qu'il me dit, je sais que je peux m'appuyer sur d'autres personnes qui ont vécu en chair et en os, et qui eux-mêmes, ont cherché à comprendre ce que leur disait Dieu. C'est cela la Tradition de l'Église et c'est pourquoi elle est si importante.

Et je le redis, je crois qu'il est question ici de charité. Que Clément de Rome que nous célébrons en ce jour soit pour nous l'occasion de réfléchir sur ce problème d'interprétation auquel nous sommes à chaque instant confrontés. Que nous puissions à la suite de Clément de Rome vivre toutes nos relations dans cet esprit de charité et de délicatesse.

 

AMEN