LA PRÉVOYANCE DIVINE

Si 24, 10-17 ; Lc 1, 46-55
Présentation de la Vierge Marie - (21 novembre 2008)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, comme vous le savez peut-être cette fête représente une étape dans la manière dont les chrétiens ont essayé de comprendre comment était arrivé le salut. En effet, pour nous aujourd'hui, ces choses-là n'ont pas toujours une très grande clarté, mais dans le monde ancien, on était tellement sensible à la différence radicale qui existe entre Dieu et l'homme que le fait d'essayer de comprendre ou d'essayer d'approcher le mystère par lequel Dieu était entré dans sa création, était vraiment l'énigme la plus difficile et la plus fondamentale. Comment celui qui était le Créateur pouvait entrer dans sa création ? Comment celui qui était infini pouvait entrer dans notre condition finie ? Comment celui qui ne connaissait pas la mort pouvait venir partager notre condition mortelle, même au point de subir la mort.

Il y avait là quelque chose à quoi nous sommes maintenant un peu trop habitués, mais qui pour les anciens, était vraiment incompréhensible. Ce fut sans doute une des raisons les plus difficiles pour comprendre le mystère du Christ. Or un des chemins (ce n'est pas le seul), un des chemins qui s'est petit à petit imposé, c'était de dire : Dieu a préparé dans l'humanité quelque chose, une situation qui puisse l'accueillir. Donc évidemment, l'attention s'est tout naturellement portée vers le mystère de Marie, car même si c'était très paradoxal à cette époque-là, que Dieu s'enferme dans le sein d'une femme. En réalité c'était pour eux le rôle et la fonction essentielle de la vierge Marie, c'était celle qui avait porté Dieu en elle. Mais pour cela il fallait qu'elle puisse y être préparée, le terme n'est pas exact, mais en tout cas, qu'elle puisse être celle qui accueillait la présence de Dieu au nom de toute l'humanité. Comme vous le voyez, cette réflexion était orientée sur l'Église et sur nous-mêmes: quelles sont les conditions pour que Dieu puisse vivre en nous, et l'on est passé petit à petit de l'Annonciation où Marie dit : "Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta Parole", et l'on est remonté plus loin : cette jeune femme qui dit "oui", était préparée à dire oui, c'était la Présentation au temple de la vierge Marie que nous fêtons aujourd'hui. C'était une coutume possible, pas courante pour les filles, et surtout, c'est ce qui a abouti petit à petit à la réflexion sur l'Immaculée Conception. C'est-à-dire, pour que Marie puisse accueillir la présence de Dieu, il fallait qu'elle soit sans péché.

Quand on fête la Présentation, une fête apparemment mineure mais qui est très révélatrice d'une grave question que se posaient des générations et des générations de chrétiens : comment doit être l'homme, l'humain pour qu'il accueille son Créateur ? C'est ce qu'on voulait dire en disant que Marie était vouée par "présentation", par vœu, à la présence de Dieu et la symbolique du geste était très belle : Marie était consacrée dans le temple qui était le lieu de la présence de Dieu pour être celle qui accueille le salut.

Quand on regarde le sens de cette fête, il s'agit de dire essentiellement que pour que Dieu puisse entrer dans le mystère et dans la vie de notre humanité, pour que Dieu puisse vivre avec nous, il faut qu'il transforme quelque chose en nous pour pourvoir y venir. Le sens de cette fête, c'est que la grâce de Dieu ne survient pas par-dessus l'humanité, un peu (pardonnez-moi le trivial de la comparaison), comme du beurre ou de la confiture sur la tartine. Ce n'est pas un plus, ce n'est pas un supplément, c'est une préparation intime du support, en continuant la comparaison, de la tranche de pain. C'est la transformation au niveau de notre nature, de l'ouvrir et de la préparer à recevoir la plénitude du salut.

C'est donc assez subtil et énigmatique. Mais je pense que c'est d'un grand intérêt pour notre réflexion aujourd'hui. Le problème reste le même. Aujourd'hui encore, Dieu prépare partout la venue de son salut et de sa présence dans le cœur de tout homme. Même si un homme n'est pas baptisé, même si un homme n'a pas encore accueilli le salut, n'a pas encore entendu parler de l'évangile, il y a déjà en lui quelque chose qui est préparé pour l'accueillir. Dans le cas des hommes aujourd'hui, c'est ce que nous disons quand nous disons : "pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel". Cela veut dire que ce n'est pas pour nous les catholiques pratiquants qu'il est descendu du ciel, mais c'est pour tous les hommes. Cela veut dire que la mort et la résurrection du Christ a préparé et continue de préparer dans le cœur de chaque homme, la possibilité d'accueillir le salut. Comment ? La plupart du temps, nous n'en savons rien, quand on voit petit à petit que cela se met en place, c'est ce qu'on appelle un itinéraire de conversion. C'est quand même une réalité fondamentale. Il faudrait reprendre cette même image pour essayer de comprendre le mystère de la vierge Marie, c'est que elle, depuis qu'elle a existé, comme elle devait recevoir personnellement la présence de Dieu dans la chair, elle a été comme préparée dans son humanité comme la nôtre, et c'est cela le problème de l'absence de péché originel chez elle, pour qu'effectivement, elle puisse recevoir le salut.

C'est là où il faut comprendre la notion de privilège non pas comme une exception à la règle, mais au contraire comme le fait pour que le salut que Dieu veut nous donner à tous puisse s'accomplir, cela s'est accompli plus profondément dans la vierge Marie qu'en tout autre personne humaine. C'est pour cela que certains théologiens ont osé dire que Marie était plus sauvée que les autres.

Je terminerai par une comparaison très astucieuse évoquée par Thérèse de Lisieux. Elle disait: si je me casse la jambe, et que je suis soignée par un bon médecin, je dirais que c'est un excellent médecin. Seulement voilà, je me suis cassé la jambe! Mais si par hasard il arrive que je me promène avec ce médecin et qu'avant de buter sur le caillou qui me fera tomber et casser la jambe il me dit : attention il y a un caillou ici, il n'aura même pas eu besoin d'exercer son art, mais il aura été infiniment plus médecin et protecteur que s'il m'avait opéré parce qu'il m'aura empêché de ma casser la jambe. A ce moment-là, il m'aura épargné un séjour d'hôpital, la convalescence, la rééducation et tout ce qui s'en suit ! Elle disait : Dieu est plus grand médecin lorsqu'il prévient que lorsqu'il guérit.

C'est exactement comme cela qu'il faut comprendre le mystère de Marie. Dieu est encore plus grand médecin lorsqu'il prévient que lorsqu'il guérit.

 

AMEN