L'ÉGLISE, LIEU DE PASSAGE DE LA PAROLE

Ap 19, 1-9 ; Mt 24, 1-14
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 2004)
Homélies du Frère Jean-François NOEL

 

D

rôle d'institution que la sainte Église catholique ! Elle n'a pas été exempte de péché, mais elle s'est maintenue une sorte de fidélité têtue et paradoxale à travers ce monde, construite sur deux êtres aussi dissemblables que peuvent être Pierre et Paul, deux êtres sur lesquels le Christ a bâti, a cimenté cette bizarre institution.

Elle a l'air de l'extérieur, d'être un empire avec à sa tête un seul homme, et au fond, le pape serait peut-être celui qui a le plus grand pouvoir, le plus grand peuple sur cette terre, n'en déplaise à Monsieur Busch qui se considère comme le plus grand de cette terre. Il y a une sorte de paradoxe incroyable, je ne connais pas d'institution qui ait autant que l'Église catholique le souci des autres, des pauvres. Le paradoxe de l'autorité, en entendant les hommes politiques visiter le saint Père, qui viennent prendre exemple sur cette figure politique au bon sens du terme et qui sont étonnés que cet homme, qui quoiqu'il fasse, et où qu'il aille, n'a jamais moins de six cent mille personnes qui l'acclament, je ne sais pas comment vous feriez, vous, si à chaque fois que vous vous déplacez, il y a six mille personnes qui vous acclament et vous reconnaissent, il est possible que votre narcissisme latent en prenne un coup ! Mais s'il y a une chose qui est étonnante chez Jean-Paul II, par exemple dans le dernier voyage, c'est qu'il ne tombe jamais dans le piège. Au fond, ce n'est pas pour lui qu'on est là, et il l'a dit maintes fois et de maintes manières. Il est tout à fait conscient que ce n'est pas lui qu'on vient vénérer, et c'est peut-être pour cela d'ailleurs qu'il a décidé de rester jusqu'à la fin, mais qu'on vient vénérer à travers lui, celui qui nous unit et nous rassemble.

Le pouvoir dans l'Église, c'est un lieu bizarre. Je ne sais pas quel pouvoir Pierre avait sur ses apôtres, quel pouvoir Paul avait sur ses communautés naissantes en Asie Mineure. La première chose qui est la plus frappante dans ces communautés chrétiennes primitives, c'était l'égalité des chances pour tous vis-à-vis du Salut : "Ni juifs, ni grecs, ni païens, ni hommes libres ou esclaves, ni hommes ni femmes, ni circoncis, ni incirconcis". La première chose qui a été annoncée comme à contre-courant, et qui a trouvé tout de suite prise sur tous les exclus de cette Méditerranée, les marginaux, quand on regarde la communauté qui devait être à Corinthe, ou à Éphèse, on s'imagine aisément que ces dames de bonne compagnie qui côtoyaient des ouvriers, des gens de la rue, et qui ont fait le lit de la première communauté chrétienne, et qui se sont trouvés comme bouleversés par un message qui ne tenait pas compte ni des races, ni de la couleur, ni de l'origine, ni de la condition sociale. Une sorte d'égalité qui fait que le Salut est pour tous, et le Christ est tout en tous. Cette annonce a été suffisamment entendue et reçue pour que nous l'ayons nous-mêmes reçue, et que nous en vivions nous-mêmes aujourd'hui.

Est-ce que nous sommes dans la droite ligne de cette première intuition, de cette première réception ? C'est la question que nous pose cette fête aujourd'hui, de saint Pierre et Paul. Quand nous interrogeons le passé, c'est pour savoir si nous savons en être les héritiers pour le transmettre à notre tour. En prenant le grand navire de l'Église, est-ce que nous n'avons pas voulu dévier pour notre propre cause ? C'est pour cela qu'il est question dans l'évangile des faux prophètes, de ceux qui entendent la parole mais qui la gardent pour eux, se l'octroient, se l'approprient. Il y a une manière d'en vivre intensément, d'en témoigner authentiquement, et de ne jamais en être les propriétaires. En tout cas, Pierre et Paul en ont fait les frais de leur propre vie, ils ont donné et ils ont donné jusqu'au bout, jusqu'au don de leur vie. Témoigner de l'évangile, je ne sais pas si nous aurons à témoigner jusqu'au sang, mais nous avons à nous désapproprier de cette parole que nous recevons et dont nous vivons. Il faut qu'elle passe à travers nous pour qu'elle ait le moins d'obstacles possible en nous, que nous soyons ce vrai lieu de passage de la Parole de Dieu pour que les hommes puissent l'entendre correctement, non parasitée par nos idées nos récupérations, qu'elles soient conscientes ou inconscientes.

C'est ce que je pense qui énerve le monde par rapport à l'Église, car elle est à la fois dépôt de cette Parole comme elle le dit elle-même, passage de la Parole, elle n'est que passage. Contrairement à toutes les apparences d'une sorte de hiérarchie extrêmement rigide, avec ses rites et ses codes, l'Église dans son mystère propre est un lieu de très grande improvisation utilisant tout homme, toute femme, toute race, toute langue, toute nation pour être dépôt passager d'une parole qui féconde, irrigue, transforme les hommes pour les amener plus loin. Et ainsi se termine ce passage d'évangile que nous avons entendu à l'instant, alors, lorsque toute cette parole aura irrigué le monde et tous les hommes désignés par Dieu, alors sera la fin, on fera tomber les rideaux, et l'on verra derrière, la manière dont cette Parole a touché, dont certains hommes se sont peut-être refusés à la rencontre avec la Parole.

Que par l'intercession de Pierre et Paul nous soyons encore plus qu'avant témoins libres d'une parole de Dieu pour que les hommes, à travers nous, et le monde à travers nous y voient la proposition de Salut et que jamais nous ne fassions obstacle à la volonté du Père.

 

 

AMEN