LE MAGISTÈRE DE L'EGLISE : LE VIS-À-VIS DE PIERRE ET DE PAUL
Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 21, 5-19
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 2003)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS
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I |
l se passe parfois des choses étranges dans l'histoire des Église, ou de l'Église. Par exemple dans l'histoire de l'Église romaine, il y a une chose étrange, c'est que pratiquement, nous, aujourd'hui, lorsque nous pensons à l'Église de Rome, nous pensons à Pierre. Pour nous, l'Église de Rome, c'est Pierre. La plupart du temps nous nous trompons parce que nous pensons que le monument le plus important de l'Église de Rome, c'est la Basilique saint Pierre. Et c'est faux, car la basilique la plus importante de Rome, c'est l'église saint Jean de Latran. Si le pape vit à l'ombre du dôme de saint Pierre, en fait, c'est un évêque qui vit de façon permanente en-dehors de son évêché, c'est-à-dire qu'il n'habite pas là où il devrait habiter, c'est-à-dire à saint Jean de Latran. Il se trouve effectivement que grâce au travail des papes de la Renaissance, on a aménagé les locaux de façon plus commode pour que cela puisse satisfaire à toutes les exigence de la diplomatie, du prestige, de l'accueil des foules, etc … car si aujourd'hui il fallait bloquer tous les mercredis pour l'audience, la place de saint Jean de Latran, les carabinieri italiens s'arracheraient les cheveux et derniers poils de la moustache qui leur reste !
Mais en fait, l'Église de Rome est bourrée de contradictions. C'est une des rares églises où l'évêque de façon systématique ne réside pas là où il devrait habiter, et la deuxième chose étrange, c'est la fête d'aujourd'hui, car elle nous rappelle que l'Église de Rome est l'Église de Pierre et de Paul. On fête la chaire de saint Pierre à Rome, mais Paul aussi est venu à Rome. Chose paradoxale quand on y regarde de près dans es Écritures, on a le souvenir du premier sermon de Paul à Rome, mais on n'a aucun souvenir de la prédication de Pierre à Rome. Autrement dit, Paul avait aussi sa chaire à Rome et on ne la fête pas.
Or, c'est très étonnant, car après on a défini l'infaillibilité, la primauté romaine en disant que c'était la primauté de Pierre. C'est probable, mais cela n'empêche que la primauté de l'Église de Rome, c'est la primauté de l'Église de Pierre et de Paul. Sur ce point encore la manière de comprendre la primauté de cette Église n'est pas si simple que cela. Si on regarde de près l'épître aux Galates, qui s'est montré infaillible lorsqu'il y a eu la querelle d'Antioche ? Est-ce que c'est Pierre qui dissimulait son comportement pour ne pas avoir d'ennuis avec les judaïsants ? Ou bien est-ce que c'est Paul qui l'a remis vertement à sa place en lui disant : tu es un faux jeton et tu ne fais pas ce que tu dois faire ?
Cela devrait nous inviter à réfléchir beaucoup sur ce qu'est le magistère de l'Église de Pierre. Si nous continuons à imaginer que le magistère de Pierre c'est une parole qui tombe d'en haut et il n'y a plus qu'à écouter et obéir, c'est peut-être plus compliqué que cela. Le magistère de Pierre est certes infaillible, mais il est bon de temps en temps, qu'il y ait Paul pour résister. Alors évidemment il faut que la résistance soit du gabarit de Paul, mais il le faut. Saint Pierre doit beaucoup à la résistance de Paul, parce que Paul lui a fait comprendre des choses sur le mystère du salut que Pierre ne semblait pas avoir comprises. Quand on regarde la manière dont Paul remet en place Pierre au moment où il est trop faible en face des judaïsants à Antioche, Paul lui explique : de deux choses, l'une, ou bien c'est le Christ et le Christ seul qui sauve, et dans ce cas-là, toi, Pierre, tu ne dois pas dissimuler en faisant semblant de suivre des prescriptions et des lois, comme si cela pouvait t'apporter quelque chose. Donc, c'est Paul qui, à ce moment-là, sur un point absolument essentiel, rappelle à Pierre ce qu'il doit être.
Je trouve cela très beau. Ce n'est pas pour diminuer l'importance et le caractère fondateur du magistère de Pierre, au contraire. C'est la grandeur de Pierre d'avoir eu l'humilité d'écouter Paul. Mais précisément nous considérions le magistère de Pierre comme une sorte d'autocratie et d'autosuffisance de Pierre par rapport à la vérité, nous serions loin du compte. Toute la vitalité et toute la valeur du ministère de Pierre, toute la valeur du magistère pontifical d'aujourd'hui vient de ce qu'elle n'est pas une parole unique, mais qu'elle est la parole au milieu du Collège. C'est vrai que nombre d'évêques aujourd'hui n'ont pas le gabarit de Paul, il n'y a pas besoin de lire le journal pour s'en rendre compte. Mais cela n'empêche que le fond du problème reste. La parole de Pierre n'est pas une parole unique, c'est une parole qui sans cesse renvoie à toutes ces figures de Paul que sont les évêques dispersés à travers le monde entier, et qui sans arrêt aident Pierre à accomplir véritablement son ministère.
Je crois que cela nous aide à comprendre aujourd'hui ce que le Concile Vatican II a commencé à élaborer avec ce qu'on appelle la collégialité. La collégialité, c'est le fait que tous les évêques sont rassemblés en Collège, avec Pierre à sa tête. Mais le Collège n'est pas simplement celui qui est sous les ordres de Pierre, c'est une simplification dans laquelle nous aurions tort de céder. Le collège, c'est comme Paul, et quand à Antioche il faut parler Paul parle. Il sait très bien que Pierre est le premier qui a reçu la révélation, mais il sait très bien aussi qu'à ce moment-là, il faut qu'il proclame l'évangile face à un comportement de Pierre qui ne convient pas. C'est donc sans cesse ce travail de vis-à-vis d'une véritable critique mutuelle au vrai sens du terme, qui petit à petit conforte et le Collège dans sa fonction de Collège, et Pierre dans sa fonction de Pierre.
C'est pour cela que je trouve très beau que la liturgie ait gardé dans la manière de célébrer la mémoire des deux basiliques ensemble. C'est sûr que les pèlerins vont plus volontiers voir la basilique Saint Pierre que celle de saint Paul, ne serait-ce que parce que celle de saint Paul est reconstruite en 1830, et que vraiment du point de vue architectural, elle ne vaut pas grand-chose, donc ce n'est même pas une curiosité touristique, mais il n'empêche que les deux basiliques sont associées très étroitement l'une à l'autre parce que précisément, elles montrent qu'on ne peut pas penser le magistère de Pierre seul sans le vis-à-vis de Paul, et c'est cela qui est si important aujourd'hui.
Prions pour que l'Église de Rome et les Églises vivent vraiment la fonction de service, de ministère dans cette double dimension de vis-à-vis permanent de Pierre et de Paul au service de la foi de toutes les Église et de tous les fidèles.
AMEN