LE SACRIFICE CONTINUÉ

Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 19, 41-48
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 1995)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

 

A

ssociés au sacrifice Rédempteur du Christ. Frères et sœurs, les textes que la liturgie vient de nous faire entendre nous parlent de la ruine de Babylone et de la ruine de Jérusalem. Or, nous célébrons aujourd'hui la dédicace des basiliques de Saint Pierre et de Saint Paul à Rome. Dans le texte de l'Apocalypse, la Babylone qui doit être détruite renvoie à la ville de Rome. C'est elle qui a persécuté les disciples du Christ, c'est elle qui s'est entourée de leur sang. La Jérusalem dont il est question dans l'Evangile renvoie bien sur quant à elle à la Jérusalem de l'Ancien Testament. Elle représente le Peuple de Dieu, l'Église commençante. Comment pouvons-nous mettre en parallèle ces textes de destruction, ces tex­tes d'écrasement et le triomphe dont nous parle la Dédicace des basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul dans cette ville de Rome qui est devenue le cen­tre de la chrétienté, le centre du monde chrétien ?

Si Rome est devenue le centre de l'Église, c'est précisément, en fait, à cause du sang du martyre de Pierre et de Paul. Rome n'est pas le centre de l'Église parce qu'elle était capitale de l'Empire romain, du monde connu à l'époque de la naissance du chris­tianisme. C'est l'erreur qui a été commise quand on a voulu voir ensuite en Constantinople puis en Moscou la deuxième puis la troisième Rome. Ce n'est pas pour des raisons politiques, à ce point de vue-là, Rome c'est Babylone. En tant que capitale de l'Empire ro­main, c'est cette Babylone qui doit être écrasée. Mais cet écrasement vient précisément de ce qu'elle a per­sécuté les disciples du Christ. Le sang de ceux qu'elle a persécutés, et d'abord celui de Pierre et de Paul, a baptisé cette Rome, a transformé cette capitale politi­que d'un Empire impérialiste et persécuteur en un lieu saint. C'est sur le martyre de Pierre et de Paul que s'est édifiée non seulement l'Église de Rome, mais aussi l'Église universelle. Rome est donc le centre de l'Église parce que le sang de Pierre et de Paul est comme le résumé du sang de tous les martyrs qui ont été persécutés et qui ont ainsi transformé la face du monde, faisant d'un monde simplement humain, mon­dain et politique, le prélude du Royaume, l'Église.

C'est la raison pour laquelle, dans toutes les églises du monde, quand on célèbre la dédicace d'une église (c'est cela que nous célébrons aujourd'hui, et à travers la dédicace de Saint Pierre et Saint Paul, nous faisons mention de la dédicace de toutes les églises dont notre propre église), quand nous célébrons la dédicace d'une église, l'un des éléments les plus im­portants de la célébration consiste à ensevelir dans l'autel, au cœur de l'église, à l'endroit précis où se célèbre le sacrifice de l'eucharistie, c'est-à-dire le sa­crifice de la croix du Christ, à y ensevelir donc des reliques de martyrs. Dans cet autel, comme dans tous les autels, un trou est creusé dans lequel sont placés des ossements de martyrs.

L'Église, en effet, n'est pas seulement le sou­venir du Christ, la mémoire du sacrifice du Christ. Elle est la continuation de ce sacrifice du Christ sur la croix. Et les martyrs sont au cœur de l'Église ceux qui manifestent de façon tout à fait irrécusable que ce sacrifice du Christ devient le sacrifice de l'Église tout entière.. L'Église est le corps du Christ, là où est pas­sée la tête, là passe aussi le corps. Là où la tête a été offerte en sacrifice sur la croix, le corps tout entier, c'est-à-dire l'Église tout entière, c'est-à-dire nous tous, sommes aussi offerts en sacrifice.

Si nous ne mourons pas tous martyrs, nous sommes tous portés par ceux d'entre nous qui ont physiquement, réellement, concrètement vécu dans leur propre chair le sacrifice de la croix du Christ. Quand nous communions au corps et au sang du Christ, à son corps livré, brisé, broyé pour nous, à son corps et son sang offerts en sacrifice (et c'est à cela que nous allons communier tout à l'heure), nous communions aussi avec Lui, à travers Lui, au corps de toute l'Église offerte en sacrifice avec Lui, spéciale­ment dans la personne des martyrs, dans cette Église qui s'est identifiée à son Sauveur dans un geste sacri­ficiel semblable au sien, uni au sien, participant au sien.

C'est cela la grandeur de la vocation de l'Église, c'est cela la grandeur du don que le Christ nous fait, Il ne se contente pas de nous sauver, Il fait de nous des sauveurs. Il nous associe à ce salut, à notre salut et au salut de nos frères. Le Christ n'est pas seulement Celui qui du fait de sa dignité a pu trans­former notre humanité de péché en une humanité de gloire. Il associe cette humanité pécheresse à sa pro­pre intercession, à son propre sacrifice et donc à l'ob­tention de cette gloire. C'est cela qu'on appelle d'un mot tellement galvaudé : le mérite. Non pas que nous méritions quoi que ce soit, car nous ne sommes rien. Mais le Christ, dans la Puissance de son Amour, peut nous faire participer à son propre mérite. Lui qui seul peut nous sauver, Il nous entraîne non seulement dans les conséquences de son salut, mais dans l'opération même de ce salut.

En célébrant la messe, c'est le sacrifice du Christ en même temps que le sacrifice de l'Église que nous célébrons. Et voilà pourquoi cette dédicace des basiliques de Saint Pierre et de Saint Paul nous ra­mène à un élément tout à fait central de notre foi et de notre vie ecclésiale. Nous sommes participants de toute la vie humano-divine du Christ, de toute l'acti­vité de salut du Christ. Nos gestes sont les gestes du Christ, nos sacrements sont la continuation ontologi­que des gestes mêmes par lesquels le Christ nous a sauvés. Et c'est la réalité-même de la présence du Christ qu'en tant qu'Eglise, nous devons réaliser sur la terre par sa présence en nous.

Frères et sœurs, qu'à travers saint Pierre et saint Paul nous sachions nous unir chacun et tous ensemble à ce Christ Sauveur pour être à notre tour les sauveurs de nos frères, de l'humanité et du monde entier.

 

 

AMEN