L'ÉGLISE EST NÉE DANS LE MARTYRE

Ap 20, 11-15 ; Mt 24, 29-36
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 1994)
Homélies du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l y a un disparité assez visible entre les textes que nous venons de lire, cette annonce par le Christ de la fin du monde qui commencera par l'abomi­nation de la désolation dans le saint lieu, entendez la présence des idoles païennes au milieu du temple de Jérusalem, avec ce texte de l'Apocalypse sur le Juge­ment dernier où seront jetés dans l'étang de feu tous ceux qui ne seront pas écrits sur le Livre de Vie, et la célébration de la dédicace des basiliques de saint Pierre et de saint Paul, la célébration de l'Église dont nous faisons mémoire aujourd'hui.

Pourtant ce disparate qui n'est pas volontaire car ces textes sont ceux de la lecture courante de cette dernière partie de l'année liturgique, ce disparate nous donne à penser et nous invite à creuser plus profon­dément car si nous célébrons la dédicace de la basili­que de Saint Paul hors les murs édifiée à l'endroit présumé, vraisemblable, du martyre de saint Paul au lieu-dit des Trois fontaines dans la banlieue de Rome, si nous célébrons la dédicace de la basilique de Saint Pierre édifiée de façon certaine sur la tombe du pre­mier des apôtres, c'est parce que Pierre et Paul ont fondé l'Église et ils ont fondé à Rome le centre et comme l'axe de l'Église universelle, mais ils l'ont fon­dée par leur martyre. Ce n'est pas simplement parce que Pierre a été "le premier évêque de Rome" ce n'est pas simplement parce que Paul qui a évangélisé toutes les nations païennes est venu achever sa course à Rome, ce n'est pas simplement pour cette raison que Rome est le centre de l'Église universelle, mais parce qu'ils y ont donné leur vie, parce que Pierre est mort, peut-être crucifié la tête en bas selon la légende, parce que Paul y est mort certainement la tête tranchée puisqu'il était citoyen romain et ne pouvait donc pas subir un supplice infamant comme celui de la croix. C'est donc parce que le sang de Pierre et le sang de Paul ont fécondé cette terre de Rome qui était la terre de la persécution, la terre de la haine contre le Sei­gneur Jésus et son Église. Autrement dit, l'Église est née de la haine qui s'était élevée contre elle. L'Église s'est établie au centre du monde, là même où elle était contestée, en quelque sorte dans ce "saint des saints" où était élevée l'abomination de la désolation c'est-à-dire l'empire romain persécuteur, image et symbole de toute persécution, de toute agression contre le Christ et son Église, c'est la conséquence même de cette persécution, de cette agression et de cette haine contre l'Église qui sont la cause que Rome est le centre de l'Église universelle.

C'est la logique de l'évangile. L'Église n'est pas née dans un acte de triomphe. Elle est née dans le martyre, elle est née dans la mort, donc dans l'échec apparent de la prédication de Paul et de celle de Pierre, puisque après avoir évangélisé le monde connu à l'époque, ils sont venus humainement d'une façon stupide pour y mourir, c'est-à-dire échouer, mettre un terme tragique à leur évangélisation. Cela n'a rien d'étonnant si l'Église naît du sang de ces martyrs, si l'Église naît de l'échec de la prédication, c'est parce que le Christ Lui-même nous a sauvés dans son mar­tyre sur la croix et dans l'échec apparent de son incar­nation. Le Vendredi Saint, il semblait que tout était fini, que tout était perdu car Dieu fait homme, le Sau­veur des hommes était cette loque humaine sur une croix, rangé parmi les criminels, abandonné de tous. Ses apôtres s'étaient enfuis seul l'un deux, Jean, était là "avec Marie sa mère et quelques femmes". C'est tout, voilà ce qu'était l'Église au moment où Jésus sauvait l'humanité, voilà ce qu'est l'Église de Rome. Elle n'est pas née dans la tiare, les ors, les crosses et les triomphes qu'à certains moments la papauté y a inscrits. Elle est née dans le martyre, et le martyre vulgaire, tragique et infamant des deux plus grands apôtres qui sont les colonnes sur lesquelles cette Église est fondée.

Alors quittons la logique humaine où les cho­ses s'enracinent dans des certitudes dans des riches­ses, dans des démonstrations de force, quittons cette logique humaine pour essayer de nous ouvrir à la logique de Dieu. Son triomphe à Lui, c'est l'échec apparent, son triomphe c'est le don de soi jusqu'à l'anéantissement apparent, son triomphe à Lui c'est la croix, c'est le supplice, c'est la mort. Mais une mort d'où jaillit la vie, d'on jaillit la résurrection comme du martyre de Pierre et de Paul est née l'Église de Rome et l'Église universelle dont Rome est le cœur.

 

 

AMEN