DÉVOTION SUR LES TOMBES

Ap 19, 1-9 ; Lc 21, 1-4
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 1992)
Homélies du Frère Michel MORIN

 

N

ous célébrons aujourd'hui la fête de la consé­cration de deux basiliques de Rome, Saint-Pierre et Saint-Paul. Ce ne sont pas les basi­liques que nous voyons aujourd'hui mais les premiè­res construites au début du quatrième siècle après l'Edit de Milan par l'empereur Constantin. Il y a tou­jours eu, et les documents historiques, hagiographi­ques ou archéologiques en témoignent, il y a toujours eu, depuis les origines, la période apostolique une dévotion des chrétiens sur la tombe des apôtres Pierre et Paul à Rome. Pierre sur la colline du Vatican et Paul sur la route qui menait vers le sud, vers Naples où il a été enterré, bien qu'actuellement aucune fouille n'ait été faite dans les fondations de la basilique Saint-Paul hors les murs, alors que des fouilles extrême­ment scientifiques ont eu lieu dans les sous-sols de la basilique Saint-Pierre. La dévotion et les éléments archéologiques sont, aux dires des scientifiques, les deux éléments nécessaires pour avoir la certitude que les deux apôtres ont bien été non seulement enterrés en ces lieux mais aussi que leurs restes y demeurent encore aujourd'hui.

A cette occasion, je voudrais dire un mot de cette dévotion de l'Église au tombeau même des apô­tres, pas simplement à leur sainteté, à leur fonction théologique dans notre Église, mais aussi à leur tom­beau, là où leurs restes mortels demeurent. Il y a quelques années encore, on pouvait voir en visitant la crypte de la basilique Saint-Pierre, une cassette en bois qui contient des restes d'un homme que les scientifiques ont décrit comme un homme d'une soixantaine d'années, de forte carrure et d'origine sé­mite.

Vous savez que régulièrement, tous les cinq ans, les évêques du monde entier doivent se rendre à Rome. Je dis bien "doivent". C'est un devoir de leur charge épiscopale. Ils n'y vont pas en touristes, bien qu'ils puissent en profiter et j'espère qu'ils le font, ils y vont en tant que successeurs des apôtres. Ils posent un acte de foi. Et nous le savons, qu'ils vont visiter les différents ministères, les différentes congrégations pour rendre compte de l'évolution et des problèmes de leurs Églises particulières, ceci n'est pas l'objet même ni les choses les plus importantes de leur séjour à Rome. Ils y vont, comme le dit l'expression latine "ad limina apostolorum", ils y vont pour se recueillir sur le tombeau des apôtres. Et à chaque fois qu'un groupe d'évêques se retrouvent à Rome, leur première démar­che est d'aller, ensemble, célébrer la messe sur la tombe des apôtres. Et ensuite seulement, ils iront cé­lébrer l'eucharistie avec le successeur de Pierre, mais pas avant. C'est donc une fois qu'ils sont allés se re­cueillir, ou plus exactement recueillir le témoignage fondamental de Pierre et de Paul, pour leur propre foi personnelle certes mais plus encore pour leur minis­tère d'apôtres aujourd'hui, c'est une fois qu'ils ont fait cette démarche qu'ils vont célébrer la même eucharis­tie avec le pape qui est aujourd'hui le successeur de Pierre et de Paul. Et à mon sens, il serait plus heureux qu'ils célèbrent cette messe avec le Pape dans la basi­lique Saint-Pierre ou Saint-Paul plutôt que dans la chapelle privée du pontife, mais cela est une autre histoire.

Cette démarche est donc une démarche de foi qui correspond bien à ce que l'un des successeurs de Pierre et ce Paul, le pape saint Léon le Grand, écri­vait : "La grâce de Dieu a été donnée aux apôtres Pierre et Paul. Il leur a donné une place si élevée parmi tous les membres de l'Église que cette grâce les a placés comme les deux yeux dans le corps dont le Christ est la Tête." Pierre et Paul sont comme les deux yeux dans le corps dont le Christ est la Tête. Or il y a un proverbe africain qui rejoint tout à fait cela et qui dit : "Le regard des anciens est le miroir de la sagesse." Le regard de Pierre et de Paul, ces "deux yeux" dans le corps de l'Église dont la tête est le Christ, c'est le miroir de la foi, c'est le miroir de la Tradition. C'est de là, de ce témoignage lumineux que coule la Tradition de l'Église, ce qu'elle a reçu du Dieu vivant et ce qu'elle doit vivre aujourd'hui et transmettre, à son tour, aux hommes de tous les temps. C'est pourquoi visiter Rome c'est essentielle­ment, pour nous croyants, prier et célébrer l'eucharis­tie de la foi sur le tombeau même des apôtres, là où leurs restes humains reposent et demeurent. Non pas par une sorte de dévotion funéraire qui serait un peu païenne, mais parce que nous reconnaissons que ce sont ces restes-là qui, un jour, lorsqu'ils étaient dans la vie terrestre, ont "vu" le Verbe de vie, l'ont touché, ont mangé avec Lui, comme dit saint Jean dans sa première épître, et que c'est ce témoignage-là que nous recueillons, que nous assumons et dont nous voulons vivre et témoigner dans toute notre vie.

Que cette célébration de la dédicace de ces églises nous rappelle non seulement le nécessaire fondement théologique, écclésiologique des deux apôtres et de leur ministère d'aujourd'hui, spéciale ment celui de la primauté de Pierre qui fait parfois problème non seulement dans les relations oecuméni­ques mais aussi à l'intérieur même de l'Église. De­mandons à ces apôtres que nous comprenions bien que cette structure apostolique n'est pas une adminis­tration religieuse mais la structure organique du corps du Christ qui est l'Église et que ce n'est que dans la mesure où nous sommes articulés de tout notre être, au regard des apôtres, c'est-à-dire à la grâce qu'ils ont reçue pour la donner que nous faisons véritable ment partie du corps du Christ et que nous pouvons en tout cas en recueillir toutes les grâces et pas simplement des grâces de façon partielle ou momentanée.

Que les apôtres nous gardent ainsi dans leur regard, ce regard qui a été illuminé par le visage du Christ, ce regard qui les a conduits au don total de leur a vie, ce regard qui nous conduit, aujourd'hui, par leur magistère, par leur ministère vers la vérité, vers la foi, vers la charité de Dieu.

 

 

AMEN