NAISSANCE D'UNE MUSIQUE NOUVELLE

Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Mt 24, 29-36
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 1988)
Homélies du Frère Daniel BOURGEOIS


L

a lecture de l'Apocalypse que nous avons entendue est un bon moyen de nous faire réaliser ce que signifie le martyre de Pierre et de Paul. Il s'agit d'une description de Babylone et, pour les premiers chrétiens, Babylone, c'est Rome. Pourquoi ? Parce que dans toute la tradition biblique, Babylone ou Babel avait été le "chiffre" symbolique d'une nation, d'une culture conquérante, violente, s'imposant par la force et voulant toujours écraser les autres. En même temps, les juifs avaient remarqué que Babylone, le mot hébreu signifiait cela, voulait dire "le mélange". c'est-à-dire qu'un empire qui essaie de s'étendre, de se ramifier inclut toujours en lui de nouvelles forces, de nouveaux élans, de nouvelles idées, de nouvelles cultures, si bien que cette grande capitale de l'orient ancien était, en réalité, le creuset d'un bouillonnement, d'un foisonnement d'idées religieuses, qui allaient à hue et à dia.

       Les premiers chrétiens, quand ils sont arrivés à Rome, ont eu exactement le même sentiment au sujet de Rome. Ce n'était d'ailleurs pas très original car les vieux sénateurs romains eux-mêmes se plaignaient déjà, à cette époque-là, que la Rome impériale ait été investie par toutes sortes de superstitions, de courants religieux venus d'orient, un des historiens romains avait dit que "Rome était le cloaque de toutes les idées qui pouvaient venir de l'orient et du monde entier." Pour les chrétiens cela était d'autant plus scandaleux qu'ils apportaient la Nouvelle de l'évangile, la Vérité même du salut et qu'ils rencontraient à Rome une sorte de résistance, voire de rivalité, avec d'autres cultes qui, eux aussi prétendaient apporter le salut et la vérité. 

       C'est pourquoi, pour les premiers chrétiens, Babylone Rome symbolise à la fois cet état extraordinaire de violence, de force qui veut s'imposer et qui est précisément le grand mouvement de conquête de l'empire romain et sa manière de contrôler tout l'univers connu de l'époque, et d'autre part, cet espace de bouillon de culture dans lequel il y a autant de pourriture que de vitalité et qui le résultat de cette attraction de la ville de Rome pour tous ces courants de magie, d'astrologie, ou de divers courants religieux. Et c'est au cœur de cette Babylone qu'a été donné le témoignage de la foi jusqu'au sang par Pierre et Paul dont nous célébrons la dédicace des basiliques respectives qui leur furent élevées. C'est la gageure de cette mort et de ce martyre.

       En mourant au milieu de ce bouillon de vitalité, de culture, qui allait dans tous les sens, les premiers chrétiens ont apporté les premiers éléments d'unification de cette Babylone. Là où régnait le mélange total, la confusion des langues, ils sont devenus le moyen, la pierre de fondation pour que se bâtisse un temple unique, la présence du Dieu vivant. C'est tout le mystère de la métamorphose de cette cité Rome, Babylone. Babylone qui était la source de toutes les dispersions, de tous les égarements et de toutes les folies, est devenue l'Église qui préside à la communion, à l'unité catholique du peuple de Dieu. Et c'est par le martyre de Pierre et de Paul que cela s'est accompli. Ainsi, aujourd'hui, lorsque nous visitons ces basiliques nous touchons pour ainsi dire géographiquement le cœur même de l'unité de l'Église. Et nous le touchons sur un sol qui fut lui-même un sol babylonien de dispersion, de folie et d'égarement.

       Et si, comme le dit le texte lu tout à l'heure, "on n'entend plus les chants des harpistes ni le bruit des trompettes" ce n'est pas que Rome soit devenu un cimetière désolé mais désormais, ce ne sont plus les cris de victoire d'une nation ou d'un peuple sur les autres, mais c'est le début de la liturgie céleste, c'est le début d'une musique nouvelle, celle que le Christ, celle que Pierre, celle que Paul ont commencé à faire pressentir par le don de leur vie jusqu'à la mort.

       Aujourd'hui, nous vivons le mystère de la cité terrestre de façon très proche de ce qui se passait à Rome, à l'époque des premières communautés. Pour beaucoup, la cité d'aujourd'hui est devenue source d'égarement, de perdition, de folie, de rêve de grandeur, de moyen non plus de se rencontrer mais de se battre ou de se vouer de la haine et de la violence. Au cœur de nos cités, les églises peuvent représenter encore ce signe que les hommes sont faits pour vivre dans une cité qui n'est pas faite de main d'homme, qui est la cité céleste et que, précisément le paradoxe c'est que Jérusalem est toujours plantée au cœur de Babylone. En célébrant aujourd'hui cette dédicace des églises de Pierre et de Paul, demandons que tous les chrétiens, là où ils se trouvent, commencent à être les témoins de cette métamorphose de la cité de la terre en cité du ciel, de la cité de Babylone en Jérusalem céleste.

       AMEN