BABYLONE ET ROME
Ap 18, 1-2+9-11+21-24
Dédicace des basiliques St Pierre et St Paul - (18 novembre 1989)
Homélies du Frère Michel MORIN
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'est la finale de ce passage de l'Apocalypse qui pourrait nous aider à mieux comprendre spirituellement la fête de la dédicace des basiliques Saint Pierre et Saint Paul à Rome. Elles sont construites, de façon magnifique, sur l'endroit présumé où furent enterrés les restes de chacun des deux apôtres. Pour Pierre, au pied de la colline du Vatican, à quelques centaines de mètres du lieu où il a probablement été martyrisé, sur le cirque de Néron. Pour Paul sur la Via Ostia, là même où il a été décapité.
La dernière phrase de ce passage consacré à Babylone nous dit : "C'est en elle que l'or a vu le sang des prophètes et des saints et de tous ceux qui furent égorgés sur la terre." En elle désigne Babylone. C'est un terme symbolique qui rappelle la grande Babylone de l'Ancien Testament, la ville immense, la ville du plaisir, la ville de l'abondance. Jean, auteur de l'Apocalypse, nomme Rome, Babylone, "la ville aux sept collines" dont il dit qu'elle ressemble à une prostituée qui est étendue sur ses sept collines comme sur autant de coussins. Et le livre de l'Apocalypse nous annonce que cette Babylone, cette Rome sera détruite et que l'on n'y rencontrera jamais plus ce qui fait, à la fois la banalité et la grandeur de la vie quotidienne, "les harpistes, les troubadours, les joueurs de flûtes ou de trompettes, les artisans de tous métiers, la voix de la meule ou les gazouillis des nouveaux époux." Tout cela sera détruit dans le sang des martyrs.
Qu'est-ce que cela veut dire à propos de la ville de Rome ? Il ne faut pas faire d'applications trop simplistes. Ce qui est désigné ici, c'est l'empire romain, mais non pas au plan d'une option politique, pour ou contre. Mais parce que, au temps de l'apôtre saint Jean, commencèrent les plus graves persécutions, spécialement celle de l'empereur Néron, totalitaire et sanguinaire, qui avait accusé les chrétiens de l'incendie de Rome en soixante-quatre, prétexte pour faire arrêter la quasi totalité de la communauté chrétienne de la ville, avec en tête ses chefs Pierre et Paul.
Quand saint Jean lie, comme dans ce texte, "le sang des martyrs et des prophètes qui ont été égorgés sur cette terre" et en même temps "la chute de Babylone" comme figure de l'opposition à la foi, au culte, à l'extension du salut, saint Jean veut nous signifier que le mal peut être repoussé et détruit par le sang des martyrs. Pourquoi ? Parce que le sang des martyrs confirme la foi au Christ comme vérité, comme Vainqueur de tout mal, et accomplit en chaque martyr de l'histoire ce que le Christ a accompli pour tous les temps. Chaque mise à mort de martyr, au nom de la foi, achève, accomplit pour un temps, pour un peuple, pour une époque, dans une situation, la passion du Christ. Et l'on retrouve ici cette phrase admirable de saint Paul, admirable quoique parfois difficile à comprendre : "J'accomplis en ma chair ce qui manque à la passion du Christ !" Bien sûr qu'il ne manque rien à la passion du Christ puisque, dans la totalité de sa Pâque, Il a sauvé la totalité du monde et de l'histoire. C'est cela d'ailleurs le sens du mot catholique qui marque l'identité de l'Église. Mais cette mort du Christ, ce salut doit être accompli désormais, doit être achevé jusqu'aux fibres les plus lointaines, jusqu'aux organes les plus lointains dans le temps et dans l'histoire de la Pâque du Christ. Et ce sont les martyrs qui l'accomplissent dans leur chair. Et leur sang, mêlé au sang du Christ, mêlé à la Pâque du Christ, purifie la terre humaine, purifie la cité humaine. Cette puissance du sang qui a ce pouvoir de laver, de purifier et de détruire.
Demandons que toute Babylone soit détruite. Et des Babylones, il y en a quantitativement beaucoup plus aujourd'hui qu'au temps des apôtres Pierre et Paul. Là où un chrétien est persécuté, là Babylone existe, là Babylone règne. Mais chaque chrétien, et l'Église tout entière, sait que dans le martyre de ses frères, à l'image du Christ, Babylone est en même temps détruite et s'effondre. La célébration des martyres de Pierre et de Paul que nous rappelle la fête de la Dédicace de leurs basiliques signifie que, par le meurtre des apôtres et de tous ceux qui, grâce à eux, croient au Christ, l'humanité est toujours sous la bénédiction de cette dédicace, de cette huile qui fortifie, de cette huile qui imprègne notre humanité poreuse à l'endroit même où humainement elle est brisée, elle est fissurée par ceux qui la persécutent.
Puissions-nous prendre une conscience plus ecclésiale de l'absolue nécessité des martyrs, c'est pour cela qu'il y en a eu toujours, dans tous les temps et qu'il y en aura jusqu'à la fin des temps, parce que, avant d'être un problème politique, c'est un mystère ecclésial. Puissions-nous prendre conscience que, grâce à nos frères martyrs d'aujourd'hui, dans la communion des saints, par eux, avec eux, nous-mêmes nous sommes victorieux du mal et sommes capables, dans cette force de leur témoignage, d'être vainqueurs de toute Babylone, Babylone extérieure ou nos Babylones intérieures.
AMEN