LES DEUX "A"
Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 21, 5-19
St Albert le Grand - (15 novembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Aristote (Musée d'Olympie) et Albert (Stalles de Saint Maximin)
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rères et sœurs, puisque nous fêtons saint Albert, vous me permettrez d'en dire un petit mot qui n'a pas vraiment de rapport avec les lectures du jour. Pourquoi saint Albert a-t-il été appelé "Le Grand" ? Sans doute parce qu'il a eu un rayonnement intellectuel extrêmement fort. A l'époque, ceux que l'on appelait les "maîtres", en théologie, avaient un ministère et une charge itinérante. Il a été maître à Paris, à Cologne, et un petit supplément lui a été octroyé par rapport à ses collègues, il a été évêque de Ratisbonne dont on a parlé il n'y a pas si longtemps à cause d'un discours de Benoît XVI. L'épiscopat ne lui réussissait pas très bien, il en a assumé la charge pendant deux ans, il a trouvé que c'était largement suffisant. C'était un intellectuel pur jus, et la direction pastorale d'un diocèse, surtout à cette époque-là où il fallait beaucoup plus s'occuper des revenus financiers, des soucis de nourrir le clergé et de faire prévaloir les droits de l'Église face aux droits des princes, cela ne devait pas vraiment être sa tasse de thé. Il a préféré revenir à ses chères études à Cologne. Aujourd'hui, il y a encore un monastère dominicain qui s'appelle le monastère Saint Albert, dont l'église conserve la châsse du corps de saint Albert.
Pourquoi saint Albert est-il si grand ? Parce qu'il a eu une sorte de sang-froid assez extraordinaire. L'arrivée d'Aristote au treizième siècle était comme un épouvantail à moineaux dans toutes les facultés d'Europe. Ce corpus des textes d'Aristote, venait par la voie de l'islam et les ateliers de traduction. On y envoyait les dominicains pour traduire, puisqu'on n'avait pas le texte grec à l'époque, les dominicains pour traduite le texte existant depuis très longtemps en arabe, pour les retraduire en latin. Vous imaginez la précision des termes … Il fallait récupérer des manuscrits et surtout, la grande caractéristique d'Aristote, c'est que chez lui, le système de la connaissance, de la vie morale, envisage l'homme d'abord dans son autonomie, sa liberté et ses facultés. Ce n'est pas comme chez Platon où l'homme reçoit des espèces d'illuminations, des idées d'en haut. Ce n'est pas comme saint Augustin qui en avait tiré beaucoup de conséquences au niveau de la connaissance, disant que pratiquement quand on connaissait la vérité, on était directement illuminé par Dieu.
Avec Aristote, c'était un peu ce qui correspondrait aujourd'hui à ce qu'on appelait la sécularisation, c'est-à-dire le fonctionnement de l'homme étudié pour lui-même, à son niveau et sans faire intervenir chaque fois Dieu pour créer une connaissance vraie, pour créer un acte moral bon. Evidemment, il y a beaucoup de maîtres en théologie qui ferraillaient contre Aristote parce qu'ils trouvaient que c'était extrêmement dangereux. Si l'homme avait une telle autonomie parce qu'il avait été créé et qu'il pouvait se débrouiller avec sa liberté et son intelligence, alors, où fallait-il caser l'action de la grâce ? C'est le problème majeur : si on donne trop d'autonomie, trop d'initiative à l'homme, tout cela semble conquis sur le terrain de Dieu et de son action.
Or que ce soit saint Albert, et ensuite avec encore beaucoup plus de génie, saint Thomas d'Aquin, ce qu'ils ont découvert, et ce n'était pas banal, c'était que l'action de Dieu et l'action de l'homme ne sont pas au même niveau. On ne peut pas dire que ce que l'homme fait, il le prend à Dieu, et que ce que Dieu fait, il le fait sur les ruines de l'homme. Au contraire, plus Dieu agit, plus il intervient dans la vie des hommes par sa grâce, plus il promeut la liberté et l'intelligence de l'homme. La grâce ne se construit pas sur les ruines de la nature humaine, sur les ruines de l'existence humaine. La grâce au contraire, quand Dieu la donne, elle redonne à la nature de l'homme, toutes les facultés qu'il avait plus ou moins bien exercé quand il était sous le régime du péché.
C'est l'intuition profonde qu'a permis la pensée d'Aristote pour les penseurs chrétiens, elle leur a permis de comprendre que la révélation, la foi, la charité, n'étaient pas les bouche-trous pour un homme abîmé par le péché, mais que c'étaient des semences de résurrection. Quand Dieu donne sa grâce et la foi, ce n'est pas pour anéantir la recherche humaine, pour anéantir la liberté humaine mais au contraire pour les pousser au maximum d'elles-mêmes. C'est un enseignement extraordinaire et dont nous avons encore beaucoup à tirer aujourd'hui.
Aujourd'hui encore trop de chrétiens pensent que la révélation et la foi, cela suffit, qu'il n'y a pas besoin de s'intéresser au domaine des sciences pratiquées par l'homme ou au domaine des actions par lesquelles les hommes prennent en main leur destinée. C'est faux parce qu'en réalité, quand on est sous la mouvance de la grâce on est invité à mettre en œuvre par Dieu lui-même, par sa grâce, par le dynamisme qu'il insuffle par le mystère de sa mort et de sa résurrection, on est invité à pousser au maximum tous les dons qui nous ont été faits par la création. Ainsi, le salut, la grâce de la mort et de la résurrection ne viennent pas détruire ce qu'avait donné la création mais elles viennent le ressusciter. C'est cela que ces hommes à travers un langage j'en conviens qui est très hermétique pour nous aujourd'hui, qui est très formaliste, cela a des quantités de défauts les textes scholastiques ce n'est pas accessible très facilement, c'est cela qu'ils ont voulu développer. L'idée fondamentale est celle-là : le mystère de la présence de Dieu et du salut de Dieu par la résurrection du Christ ne viennent pas sur les ruines de l'humanité, mais elles viennent au contraire pour que ce soit un homme créé et recréé qui marche à la rencontre de Dieu avec ses frères, ceux qui connaissent déjà la foi, et ceux qui ne la connaissent pas.
AMEN