ESPRIT SCIENTIFIQUE ET RECHERCHE DE DIEU
Ap 14, 1-7 ; Lc 21, 1-4
St Albert le Grand - (15 novembre 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Maximin : Saint Albert le Grand
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rères et sœurs, le saint que nous fêtons aujourd'hui, saint Albert qu'on a appelé "Le Grand" à cause de l'autorité de son enseignement, ce saint est le patron de tous les scientifiques. Cela peut paraître bizarre, mais c'est comme ça ! En réalité, je crois que c'est assez bien trouvé parce que même, et nous allons le voir, même s'il n'a pas du tout la même conception que nous avons aujourd'hui de la science, il a quand même été un vrai scientifique et il a fait faire de grands pas en avant aux scientifiques de son époque.
Saint Albert est un homme du treizième siècle. Il faut imaginer un siècle en pleine vitalité. C'est le plus beau moment du Moyen-Age, il ne faut pas penser qu'aux croisades et à l'Inquisition, mais il faut penser à saint Louis, aux cathédrales, il faut penser à la création de toutes les corporations, à l'affinement de tous les métiers, l'orfèvrerie, le tissage, le commerce. C'est le moment de création de la banque, où les grands axes commerciaux, notamment entre l'Angleterre, la Flandre, les Pays-Bas d'aujourd'hui et l'Italie sont le grand axe européen. En fait, c'est un siècle comme l'Europe aujourd'hui, exactement la même chose. Aujourd'hui, on appelle cela la banane bleue, c'est moins prosaïque mais c'est la même réalité, cela va depuis les moutons d'Écosse qui fournissent le drap pour la laine à Florence et dans les villes de la Toscane où elle est tissée. Un siècle d'une vitalité, d'une joie de vivre, il n'y a pas encore eu la peste noire, c'est une époque où l'on ne connaît pas d'épidémies, on construit, on bâtit, Paris prend sa grande dimension.
Et puis, c'est le siècle d'un essor prodigieux d'une institution nouvelle qui s'appelle l'université. Le treizième siècle est le siècle de la naissance des universités. C'est comme si l'esprit de recherche des textes, de la tradition, sortait du cocon du couvent et des monastères qui étaient perdus dans la campagne pour tout à coup, arriver sur la place publique. Les dominicains, et Maître Albert le Grand en tête, arrivent dans un Paris en plein épanouissement intellectuel, auquel il contribue beaucoup. Saint Albert est le maître de saint Thomas d'Aquin qui était sans doute d'une quinzaine d'années son puîné, mais saint Thomas d'Aquin est mort beaucoup plus tôt, et saint Albert et mort en 1283, donc il a vécu au-delà de la vie de celui qu'il avait initié à la théologie. A la différence de saint Thomas qui est un homme extrêmement méditerranéen austère, saint Albert est un exubérant germanique. C'est une sorte de pré-romantique. C'est un bavarois, comme le cardinal Ratzinger, alias Benoît XVI, c'est donc un bavarois plutôt assez bon vivant et il s'intéresse à tout.
C'est le côté extraordinaire de saint Albert, c'est un esprit curieux. Pour vous en donner une preuve, vous savez que les grands livres de magie qui vont traverser tout le Moyen-Age et la Renaissance s'appellent le Grand et le Petit Albert. Ce n'est pas lui qui les a écrits, mais sa réputation de savant était telle que pour faire passer les livres de magie, on les mettait sous son autorité. Saint Albert est véritablement le scientifique de l'époque et tout l'intéresse. Il s'intéresse à tout sous une perspective assez particulière, c'est l'entrée des grands textes philosophiques surtout d'Aristote. Aristote qui est considéré comme le grand savant de l'Antiquité. Ses œuvres viennent d'être traduites au moins en partie, et on commence à faire des traductions et surtout des commentaires de celui qui est considéré comme le grand maître de la science de l'époque, c'est-à-dire Aristote.
Saint Albert se situe dans ce contexte-là et je crois que c'est là qu'on voit la distance entre l'esprit scientifique moderne et l'esprit scientifique du Moyen-Age. La science, c'est toujours le désir de savoir ce que sont les choses, le désir de mieux connaître. Le sens que chaque réalité du monde depuis les plus infimes, les microbes, jusqu'aux plus grandes, recèlent un secret et l'esprit humain est fait pour cela, pour découvrir, pour approfondir, pour entrer plus profondément en communion avec la réalité. Que ce soit saint Bonaventure, saint Thomas ou saint Albert, ils l'ont partagé et fait partager à tous leurs étudiants et tous leurs disciples. Simplement, dans le monde moderne, la science a pour but de trouver la réalité simplement telle qu'elle est. La réalité est derrière le microscope électronique, la réalité est derrière le télescope, la réalité est sous nos yeux. La réalité ne dit qu'elle-même. Pour nous aujourd'hui, être savant, c'est dire ce que sont les choses de ce monde, c'est tout. C'est essayer d'imaginer l'histoire du monde, l'évolution, les espèces des vivants, etc …
Au Moyen-Age, d'abord la science n'a pas tout cet équipement technique, il n'y a pas de microscope électronique, il n'y a pas de télescope, c'est plus modeste. Seulement, il y a une chose qui est extraordinaire, c'est que cette science est vécue d'une autre manière : cette science est vécue par des croyants. Et ces croyants ont déjà la foi, et pour eux, la science a pour but essentiel de leur faire découvrir des choses qui les aident à croire encore plus. Evidemment, cela suppose une sorte d'harmonie entre la foi et la science qui aujourd'hui nous paraît presqu'un rêve inaccessible. Pour eux, chaque fois qu'ils découvraient quelque chose, ils pouvaient être d'une liberté et d'une curiosité dans leur investigation scientifique, il n'y avait pas de méfiance vis-à-vis de la science au Moyen-Age. Aujourd'hui, les scientifiques sont toujours méfiants vis-à-vis des esprits religieux, et les esprits religieux sont toujours un peu méfiants vis-à-vis des scientifiques. La blessure et les chocs ont été violents et ont laissé des traces. Précisément à cette époque-là, cela n'existe pas. Quand on est croyant, on a vraiment envie d'avoir confiance en cherchant la réalité, de retrouver d'une certaine manière l'ultime de la réalité, c'est-à-dire la présence de Dieu.
C'est cela cette magnifique conception de la science que saint Albert a essayé de réaliser de la façon la plus passionnée et la plus audacieuse qui soit et son œuvre témoigne de ce foisonnement et de ce plaisir de découvrir la beauté du monde, la beauté des choses, la beauté de l'homme et sans cesse, de relire et de redécouvrir dans cette découverte scientifique tout ce qu'ils envisageaient, à la lumière même de la présence de Dieu. Au fond, notre science aujourd'hui est parfois un peu triste, elle se sent menacée, elle dévoile des pouvoirs que l'homme peut avoir de mettre en danger même la planète. Et cela évidemment, c'est une science angoissée, soucieuse de se maintenir, soucieuse d'éviter le danger en même temps qui livre des moyens absolument issus de la sagesse humaine.
Chez les médiévaux, la science est joyeuse, et heureuse. C'est une science qui sait que dans la fréquentation du monde, des choses, qui va-t-on redécouvrir à chaque tournant ? on va découvrir le mystère de la sagesse créatrice de Dieu et cela change tout. Nous n'y pouvons rien. Aujourd'hui la science est devenue ce qu'elle est, ce n'est pas la peine de s'en plaindre, mais nous devons quand même avoir cet héritage d'une science heureuse, d'une science joyeuse telle que maître Albert, ou telle que Thomas d'Aquin, Bonaventure ont su la pratiquer. C'est une science qui dévoile, qui met à jour la liberté et la curiosité de l'esprit, parce qu'en réalité, la science est basée sur le fait que notre esprit est fait pour découvrir le mystère de Dieu.
AMEN