CONNAISSANCE ET AMOUR

Ap 5, 1-10 ; Mt 13, 47-52

St Albert le Grand - (15 novembre 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et soeurs, nous faisons donc mémoire en ce jour de saint Albert le Grand, un dominicain de la première heure, du treizième siècle, d'origine bavaroise, qui a enseigné au couvent des dominicains à Paris et qui a eu saint Thomas d'Aquin comme élève. Il est vrai que l'on connaît beaucoup plus saint Thomas que saint Albert le Grand. Néanmoins, il est une figure extrêmement intéressante car si nous pouvons admirer saint Thomas tout en restant un peu en retrait face à cette figure tellement extraordinaire que nous ne sentons pas dignes de pouvoir étudier ou de comprendre un tant soit peu sa pensée. Ce qui est intéressant chez saint Albert le Grand, c'est son côté scientifique.

Cela peut paraître un peu étrange de parler des sciences pendant le Moyen-Age, il faut bien savoir que les sciences au Moyen-Age ne sont pas les sciences telles que nous les vivons aujourd'hui, seulement, à cette époque-là, il y a cet esprit scientifique, de curiosité pour essayer de comprendre un peu cette création dans laquelle nous vivons. L'ordre des choses, les lois de la nature, l'infiniment grand, l'infiniment petit, les animaux, le corps humain, les plantes, leur mode de reproduction, etc … Je crois que même si nous avons fait beaucoup de progrès de ce côté-là, il faut nous garder de mépriser ces personnes, ce serait un peu trop facile. Je crois que ce que nous pouvons retenir de saint Albert le Grand, c'est au moins deux choses. La première, c'est la curiosité. Il est assez étonnant de constater que dans le monde dans lequel nous vivons, l'homme semble être de moins en moins curieux et de plus en plus happé par la technique. Avant de s'étonner, le scientifique est celui qui va essayer de faire le lien entre ce qu'il voit et ce qu'il connaît déjà. A la place de se poser la bonne question, il essaie déjà de vouloir saisir cette nouveauté par ce qu'il sait, et il n'est pas invité à l'étonnement et à la contemplation de quelque chose de neuf. Je crois que l'étonnement que les enfants ont quand ils sont petits, c'est ce que nous devrions toujours garder dans notre cœur. C'est une attitude d'ouverture vis-à-vis de ce qui est autre que nous-mêmes. Nous étonner, oui, là aussi c'est un autre problème, c'est qu'autant nous voulons bien nous étonner de choses vraiment extraordinaires qui transcendent les lois de la nature, les apparitions, etc. J'étais à Notre-Dame du Laus avec des quatrièmes, et ils étaient très étonnés et très questionnant au sujet des apparitions, et je crois que l'étonnement ne doit pas être uniquement vis-à-vis de ce qui nous paraît bizarre ou incroyable. Le questionnant c'est peut-être aussi sur ce que nous contemplons chaque jour de ce monde des lois de la nature, de ce qui nous semble même presque tout à fait normal. Le vrai scientifique, et en cela il rejoint le vrai philosophe, celui qui sait, celui qui se dit, mais en fait, je le vois depuis des années et je ne me suis jamais posé la bonne question. La définition du scientifique et du chercheur, ce n'est pas de vouloir encore trouver des choses nouvelles, c'est de poser la bonne question. Et quand on cherche et qu'on a posé la bonne question, cela nous ouvre des perspectives absolument incroyables.

La deuxième chose qui était très intéressante avec saint Albert la Grand, et qui est soulignée dans l'oraison d'entrée de cette eucharistie, nous sommes invités à prier saint Albert qui a su concilier sagesse humaine et foi divine. Cela peut nous ouvrir sur cette fameuse conférence à Ratisbonne : le monde scientifique actuellement a trop tendance à vouloir opposer la foi et la raison. Ce qu'essaie de découvrir saint Albert, et ce qu'a essayé de dire le pape Benoît XVI dans cette conférence, c'est que Dieu est logique, Il est rationnel et contrairement à une certaine frange de croyants qui pensent que Dieu ne se révèle justement que dans le fait qu'Il ne se révèle pas ou dans les choses les plus illogiques. A partir du moment où vous ne comprenez pas, cela veut dire que Dieu est présent ! Plus vous rentrez dans l'épaisseur du mystère et de la compréhension de la société humaine et du monde, et certaines personnes vous amènent à faire des gestes qui sont complètement inconséquents comme détruire la création et les créatures, si vous le faites, effectivement, vous entrez dans le mystère de Dieu parce que Dieu est celui qui peut vous dire quelque chose un jour set son contraire le lendemains, parce qu'Il en décidé ainsi et que Il est capable même de violer les lois mêmes de la nature qu'Il a créée. Eh bien ! non ! Dieu est logique, Il a instauré les lois de la nature.

A l'extrême, est-ce qu'au moment où j'ai peut-être perçu ou découvert quelque chose de la loi que Dieu a donnée dans ce monde, est-ce que cela veut dire que Dieu du coup, n'y est plus ? C'est le problème des scientifiques. C'est le problème des rationalistes qui pensent qu'à partir du moment où j'ai compris le mécanisme, cela veut dire que j'ai trouvé une raison rationnelle et que par conséquent, Dieu n'y est pas et donc que Dieu n'existe pas.

C'est très intéressant parce que cela nous amène à la dernière partie de l'oraison : "accorde-nous à l'école d'un tel maître à travers nos progrès dans les sciences, de mieux te connaître et de t'aimer davantage". On relie l'amour et la connaissance. Combien de fois là aussi, on vous explique à travers de très beaux romans à l'eau de rose et de très belles histoires d'amours passionnés, passionnants, adolescents ou autres, que l'amour ne s'explique pas, et que c'est opposé. Soit on connaît, soit on aime et moins je comprends l'autre, plus en fait je l'aime ! Ce qui est très intéressant dans ce que saint Albert le Grand veut vivre, c'est justement cette articulation entre l'amour et la connaissance. Quand j'aime, j'ai envie aussi de découvrir, de connaître, de comprendre comment fonctionne la créature, la personne que j'aime. Comprenant un petit peu ce qu'elle est, je n'en viens pas à dire que parce que je la connais, je ne l'aime plus. Non. On est là à la fois dans la découverte de la créature pour beaucoup d'entre nous, mais aussi la découverte de la création, pour saint Albert qui est très chercheur et du côté des sciences naturelles, on est un peu dans la même problématique. Ce n'est pas parce que j'ai réussi à soulever un tant soit peu le pan des lois naturelles, que j'ai enfin compris et que par conséquent le mystère n'existe plus. On est là dans la recherche de la communion. Il y a effectivement des lois qui nous permettent de faire découvrir un Dieu aimant et un Dieu présent.

Enfin, frères et sœurs, nous qui nous targuons de croire dans une religion et dans un Dieu incarné, je ne vois pas comment nous ne pourrions pas être passionnément à la recherche de Dieu dans la création qu'il nous a donnée, à partir du moment où Dieu lui-même a désiré s'incarner et vivre la condition d'homme, et vivre toutes les lois de la nature. Que saint Albert le Grand soit pour nous l'occasion de méditer et de chercher sans cesse un Dieu qui se dit à travers sa création et à travers ses créatures.

 

AMEN