RAISON ET THÉOLOGIE
Ap 18, 1-2+9-11+21-24 ; Lc 21, 5-19
St Albert le Grand - (15 novembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
S |
aint Albert le Grand fait partie de la première génération des Dominicains. Il est bavarois, comme Ratzinger, et il a été évêque de Ratisbonne comme Ratzinger, comme il y a été professeur de théologie quand il n'était pas encore cardinal. C'est un homme assez populaire, parce que comme vous le savez, aujourd'hui, à Paris, quand on prend le métro Maubert-Mutualité, c'est la contraction de Maître Albert. C'est la place de maître Albert, ce qui veut donc dire que l'enseignement de saint Albert était si populaire à Paris qu'on lui a laissé le nom d'une place vraisemblablement assez proche de l'endroit où était le couvent des dominicains où il enseignait, car à cette époque-là, les Dominicains n'avaient pas accès à l'université, l'archevêque de Paris n'était pas très "pour", les combats entre les réguliers et les séculiers étaient déjà bien lancés. C'est d'ailleurs là, je vous le signale, qu'il a eu comme élève le plus brillant théologien du monde, saint Thomas d'Aquin, parce qu'il l'a formé au couvent dominicain de Paris, et c'est grâce à saint Albert que saint Thomas a eu cette audace de pensée, de recherche et ce génie théologique qu'il a pu épanouir.
Je crois cependant que saint Albert n'a pas eu tout à fait le génie de son disciple. On en a fait le patron des savants, alors saint Thomas est le patron des théologiens, ce qui dans l'Église est déjà toute une perspective. On considère que la théologie est la science la plus élevée, être le patron simplement des savants, des physiciens, des chimistes, c'est quand même nettement moins bien. Saint Albert y poussait puisque très souvent, là aussi, c'est une chose qu'on n'associe pas toujours, mais le Grand Albert, et le Petit Albert qui sont des livres qui ont couru pendant tout le Moyen-Age et la Renaissance, sont des écrits apocryphes attribués à saint Albert. Je crois qu'il n'y est pas pour grand-chose, ces livres donnent des recettes de chimie, la pierre philosophale, donc c'est la physique de l'époque, du moins, c'est ce qu'on lui attribue. En réalité, je crois que le génie et la sainteté de saint Albert ne sont pas dans ces détails. C'est quelque chose de très profond et qui a marqué toute l'époque où il a enseigné, c'est-à-dire en gros depuis 1240 jusqu'à 1280. Il n'a pas beaucoup aimé l'épiscopat, il a été évêque pendant deux années, et après, il a considéré que cela suffisait, et il est retourné à ses chères études. C'est comme cela qu'il est mort à Cologne, où se trouve encore son tombeau. Je pense d'ailleurs que ceux qui sont allés aux JMJ sont allés se recueillir sur le tombeau de saint Albert, qui est enterré là, c'est sûr que c'est lui. Il y a une église saint Albert qui est l'église des prêcheurs aujourd'hui.
En tout cas, ce qui fait l'intérêt de saint Albert, je crois que c'est ceci : il vit dans cette époque extrêmement brillante du Moyen-Age, en gros, c'est le siècle de saint Louis pour la référence. C'est un siècle un peu comme le nôtre, dans une immense expansion économique, d'une extraordinaire vitalité sociale, d'une prodigieuse inventivité du point de vue des arts, construction des cathédrales. On commence aussi à changer le style de vie, le style de vie urbain devient prédominant, le commerce, les lettres de crédit, enfin, tout ce qu'on dit habituellement de cette époque du Moyen-Age, c'est de là que cela vient. La société elle-même commence à trouver sa consistance et son organisation interne. Cela pourrait passer pour un coup dur pour la religion, parce qu'on commence à se débrouiller tout seul, on assure, et donc la religion est peut-être moins nécessaire, moins utile. Du coup, la réaction de toute cette génération de théologiens, qu'ils soient dominicains, franciscains, va être de dire qu'il faut que cette société qui se préoccupe essentiellement d'elle-même, puisse aussi trouver un véritable sens et une véritable orientation à sa vie et aux découvertes techniques, scientifiques qu'elle fait. Donc, cette première jeune génération de théologiens, qui sont des théologiens urbains, pas des théologiens à la campagne, ce n'est pas saint Anselme, va mettre sur pied une théologie qui ne sera peut-être pas exactement à usage interne des couvents, mais une théologie qui va avoir une orientation délibérément apostolique, tournée vers la cité pour donner aux hommes de la cité ce dont ils ont besoin pour comprendre le sens de ce qui leur arrive dans cette espèce de croissance en humanité que représente un peu le progrès de l'époque. Je crois que de nos jours, celui qui a le mieux étudié cela c'est le Père Chenu qui a admirablement analysé cette question. Ces jeunes théologiens montrent comment on fait sortir la théologie des monastères. Or, on ne le voit pas toujours d'un très bon œil du côté des monastères classiques, parce qu'on considère qu'en agissant de la sorte, on vulgarise la théologie. Au fond, tous ces jeunes théologiens, maître Albert, Thomas, Bonaventure, ce sont des théologiens qui vivent en ville, donc, ils n'ont pas le recueillement des cloîtres, des couvents. Ils sont toujours en plein dans le mouvement même de la cité, et on les critique pour cette raison. Mais eux, comprennent qu'en réalité, il faut que le travail et la réflexion de la théologie puissent véritablement entrer plus profondément dans le cœur des hommes pour que le changement des modes de vie, des habitudes et des coutumes puisse être lui aussi christianisé en profondeur.
C'est sans doute pour cette raison que tous ces hommes se sont beaucoup intéressés aux auteurs païens. Je ne sais pas s'ils se sont fait implicitement le raisonnement, mais c'était cela qu'ils voulaient dire : les auteurs païens n'avaient pas réfléchi d'abord à partir de la foi. Ils avaient essayé de comprendre comment dans leur intelligence humaine, ils pouvaient découvrir les secrets de la nature, l'épaisseur et l'opacité des profondeurs de l'homme et finalement peut-être aussi la question de Dieu. Donc, ces auteurs du Moyen-Age ont dit : on peut relire ces auteurs païens. Cela n'a pas été sans mal, certains ont été condamnés parfois même par le magistère ecclésiastique, genre archevêque de Paris qui était un peu "réac". Cependant, ils ont tenu bon et croyant que vraiment la pensée apparemment païenne, apparemment sans préoccupation immédiate avec l'évangile, pouvait permettre de faire découvrir aux hommes de leur temps, qui avaient aussi tendance, sans que ce soit dit, une tendance à la sécularisation, à retourner à un horizon du monde purement fermé sur lui-même. Il fallait que ces hommes découvrent que par le travail de la science, de la recherche du mystère du monde et de l'homme, on pouvait arriver à la révélation de l'évangile et sur le mystère de Dieu qui s'était manifesté en Jésus-Christ.
Chacun a eu son génie, Bonaventure, c'est un chemin plus inspiré d'Augustin, Thomas et Albert étaient plus inspirés du philosophe païen Aristote, mais chez chacun, je pense que c'était la même préoccupation : comment faire pour qu'aujourd'hui, l'homme livré plus à lui-même, plus à sa propre initiative, découvre cependant que la raison ne l'éloigne pas de Dieu, mais au contraire, pose et renouvelle des questions en lui qu'il ne se posait peut-être pas encore, et que même le travail des auteurs païens, des auteurs du siècle peuvent permettre de mieux approcher, sinon de résoudre, en tout cas de les tenir ouvertes à un véritable niveau.
Je n'ai pas besoin de faire des applications par rapport au monde actuel, c'est un peu le même problème. C'est-à-dire qu'il y a deux manières de faire de la théologie aujourd'hui : ou bien on se réfugie dans une sorte d'évangélisme pur et dur, dans lequel tout ce qui est de la culture, de la pensée profane, des auteurs, etc … ne peut rien nous apporter, on vit confiné dans une sorte de réflexion absolument étanche à toute influence de pensée contemporaine, ou bien au contraire, on essaie de trouver de même chez ceux qui, apparemment, dans leur réflexion, dans leur pensée, ne nous ont pas approché de Dieu, on essaie quand même de trouver chez eux une sorte de cheminement secret qui ouvre au mystère de Dieu et qui peut nous aussi, nous ouvrir à ce mystère divin.
Je pense que nous essayons tous plus ou moins de réaliser cela. Que le Seigneur suscite aujourd'hui dans son Église de nombreux témoins qui puissent dire que la recherche de ce que les hommes ont essayé d'établir et d'élaborer, ne détourne pas de Dieu, mais peut nous y conduire à condition de se laisser guider par le mystère de l'Esprit Saint.
AMEN