IL FAUT CHANGER NOTRE REGARD

Ap 14, 1-7 ; Lc 21, 1-4

St Albert le Grand - (15 novembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, saint Albert le Grand dont nous faisons mémoire aujourd'hui est un des théologiens parmi beaucoup d'autres, de ce Moyen-Age qui a vu une grande floraison de recherche de la Parole de Dieu, du mystère de Dieu, de tous les aspects de la communication que Dieu nous fait de sa vie, de sa grâce. Cependant, parmi ces nombreux théologiens, on pourrait parler de saint Thomas d'Aquin disciple de saint Albert le Grand, saint Bonaventure, Alexandre de Alès et d'autres encore, parmi tous ces théologiens, il se caractérise par un point particulier qui est, je crois, fort intéressant, et que soulignait l'oraison que nous avons entendu tout à l'heure au début de la messe.

En effet, qui dit théologie, dit étude pour scruter ce que nous pouvons pressentir du mystère de Dieu, de cette immensité, infinité qui nous dépasse de toutes parts dans son mystère et qui doit nous combler. Or, saint Albert a passé une majeure partie de son temps à étudier les sciences de la nature. Il était passionné par l'étude de la zoologie, de la botanique, de toutes les créatures qui peuplent ce monde, et nous pourrions nous dire qu'il perdait un peu son temps à s'occuper de ces choses secondaires au lieu de fixer son regard sur le mystère de Dieu. Mais, loin que cette curiosité passionnée qui le poussait ainsi à essayer de découvrir tous les petits mystères des animaux et des plantes, loin que cette curiosité fasse obstacle à la recherche de Dieu, il a su au contraire unir profondément dans son cœur ces deux dimensions de sa recherche intellectuelle.

Ceci est extrêmement important, car quelquefois par un excès de piété, nous imaginerions que la recherche de Dieu doit éliminer tout autre intérêt de notre vie, comme si s'intéresser à la création, aux créatures, à l'humilité de ces créatures, nous détournait de l'essentiel. Il y a ainsi une sorte de dévaluation en raison de la piété de toutes les études qui ne sont qu'humaines, naturelles, et l'on a l'impression que tout cela est de peu d'importance et qu'il faut le laisser de côté pour nous concentrer uniquement sur la Parole le visage de Dieu. Saint Albert nous montre qu'il n'en va pas ainsi et que se passionner pour la création, c'est se passionner pour le Créateur. Car toutes ces merveilles que recèle la nature, toutes ces merveilles que nous pouvons observer avec attention et passion dans la vie des animaux, des plantes, de toute cette histoire naturelle, toutes ces merveilles nous disent quelque chose de celui qui les as créées, de ce Dieu qui en est l'auteur. Car tout ce qui existe, tout ce qui se trouve dans le monde porte comme une empreinte, comme un vestige, comme une trace de la main du Créateur. S'émerveiller devant les créatures, c'est rendre hommage à Celui qui est leur source, qui a pris tant de soin, qui a mis tant d'attention à les façonner avec amour, avec délicatesse, avec intelligence. Découvrir l'intelligence de Dieu, son amour, sa tendresse dans toutes ces petites choses qu'Il a créé, c'est le plus bel hommage que nous pouvons déjà lui rendre. La louange de Dieu passe par l'admiration de l'œuvre de Dieu, et perdre son temps à scruter les réalités de ce monde, c'est d'une certaine manière, aller droit vers Celui qui est la source. Ne croyons pas que la recherche de Dieu doive nous détourner de la culture. Tout ce qui est culture, c'est-à-dire tout ce qui est intérêt pour les réalités du monde, et si saint Albert s'est intéressé à la zoologie et à la botanique, nous pourrions faire place ici aussi à la littérature, à la psychologie, à la recherche humaine dans toutes ses dimensions, rien n'est étranger à la recherche de Dieu, parce que tout nous parle de Dieu. Il suffit d'avoir un regard assez ouvert, assez attentif, assez pénétrant pour découvrir dans toutes ces œuvres innombrables qui parsèment le monde pour y découvrir quelque chose qui nous parle de Dieu. Ce qu'il faut, ce n'est pas nous détourner du monde, ce n'est pas faire une barrière entre ce qui serait trop naturel, trop humain, trop terrestre, et puis Dieu seul. Ce qu'il faut, c'est changer notre regard. C'est à travers la curiosité et la passion pour toutes les choses de ce monde, pour toutes les choses humaines, pour toutes les choses de la création, à travers cette attention et cette passion, avoir un regard assez aigu pour y découvrir le mystère du monde qui est finalement une Parole de Dieu, qui est finalement une manière de pressentir le mystère de Dieu var tout cela se tient.

Frères et sœurs, ne cédons pas à un réflexe de rejet par rapport aux choses de ce monde, mais sachons les regarder avec un regard renouveler, avec un regard assez perspicace, assez profond, pour déceler dans toutes ces réalités de l'humanité et de l'univers, l'invitation à découvrir le mystère de Dieu qui s'y trouve caché et qui nous y est offert comme dans un écrin.

 

AMEN