INTELLIGENCE ET AMOUR
Ap 11, 15-12, 6 ; Lc 19, 41-18
St Albert le Grand - (15 novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ous connaissez peut-être cette histoire pour l'avoir mille fois entendue sous différentes formes : on interview une actrice célèbre, magnifique, et on lui demande combien d'hommes elle a connu, et elle donne très ouvertement le nombre d'hommes qu'elle a connu, sans aucun problème, et ensuite on lui demande si elle est croyante, et là, elle prend un air offusqué en disant : la question est vraiment trop personnelle.
C'est une question très personnelle. On n'imagine pas à quel point la réponse de cette actrice emblématique va complètement à l'encontre de ce qu'on pense à l'époque de saint Albert le Grand. Pour nous, la religion, c'est du "catimini", cela se fait un peu, mais quand on ne peut pas faire autrement. C'est une affaire privée, je ne sais pas pourquoi il y a de la honte liée à la religion, en tout cas, nos ancêtres et nos anciens vivaient leur religion publiquement.. On avait une vie tout à fait différente, et l'on affichait même au grand jour son appartenance à la religion, parce que le costume que les hommes et les femmes portaient montraient clairement leur appartenance. Vous imaginez à Aix le nombre de couvents qu'il y avait, entre les clarisses, les carmélites, les augustins, les oblats qui sont arrivés après, et nous, la petite communauté qui vient d'arriver tout à fait récemment, il devait y avoir un charivari de robes monastiques dans cette ville, sur le Cours Mirabeau, qu'on imagine assez mal. Effectivement, on pouvait reconnaître quelqu'un au costume. Je ne prêche pas forcément pour le costume ecclésiastique, mais il n'empêche que la vie religieuse était publique. Ce n'était pas une affaire de cœur, et quand on a compris au bout d'un moment que c'était une affaire de cœur, on a l'a tellement "incoeuré", qu'on l'a gardé pour soi. On a besoin des uns des autres pour aller vers Dieu. Le reste, c'est une fichue imposture.
On peut croire comme cela que tous les mouvements de son cœur, car on confond en général le sentimental, et d'ailleurs quand on en fait l'expérience, on sait que ce n'est pas tout à fait solide, et le sentimental, et le rapport à Dieu. On ne tombe pas forcément amoureux de Dieu, comme on tombe amoureux d'une belle jeune fille, ce n'est pas du même rapport, même si des choses peuvent effectivement se communiquer.
Avec les gens comme saint Albert le Grand, qui est le père de saint Thomas d'Aquin, et dans la grande lignée des penseurs et des théologiens, non seulement, ils affichaient publiquement leur appartenance, leur goût de Dieu, mais ils débattaient publiquement. Au fond, c'était l'exaltation d'imaginer que non seulement on pouvait prier Dieu, mais aussi Le penser. J'avoue que s'ils nous voyaient avec nos laboratoires de sentiments dans lesquels nous sommes, ils seraient étonnés que la foi soit réduite à une peau de chagrin pareille et que ce soit plutôt du côté de ce que nous ressentons, nous nous sentirions beaucoup moins christianisés qu'eux, beaucoup moins dans ce grand mouvement pascal que le Christ est venu inaugurer et qui fait que les choses ne s'arrêtent pas à ce qu'elles sont, mais qu'elles sont traversées par un mouvement profond que la mort est vaincue. C'est cela l'idée, c'est cela le muscle, c'est cela la force du christianisme, c'est que la mort n'a pas le dernier mot. La mort en a toutes les apparences par nos médiocrités, nos mesquineries, toutes nos broussailles. Et cette force pascale qui traverse, traverse aussi l'intelligence et la pensée. Dieu sait que nous avons avec saint Thomas d'Aquin, saint Albert le Grand et tous ceux qui vont suivre dans l'ordre dominicain, mais aussi dans d'autres communautés religieuses, une exaltation incroyable de l'intelligence. L'Église en a connu, oui, mais un certain moment, on a un sommet.
C'est très intéressant à analyser parce que non seulement nous avons souvent réduit la religion à une sorte de mouvement affectif, intérieur, mais nous avons souvent pensé qu'il ne fallait pas le penser, que c'était de l'ordre de l'instinct. Moi, je crois qu'il y a un instinct de Dieu, mais ce n'est pas suffisant, il faut aussi effectivement que mon intelligence s'accorde à mon amour, sinon, mon amour devient rapidement du vent, en croyant qu'on aime tous les hommes. Nous avons payé assez cher les idéologies au vingtième siècle pour savoir que ce genre de petite pensée intérieure a été une calamité pour l'humanité.
Il faut donc qu'il y ait articulation entre l'intelligence et l'amour, sinon l'amour est caricatural, et l'intelligence sans l'amour on voit bien ce que c'est. Il faut donc penser Dieu. Vous allez me dire que les curés sont payés pour cela. C'est ce qu'on m'a répondu l'autre jour lorsque je préparais des gens au mariage, ils m'ont dit : oui, mais vous avez le temps, moi je travaille, vous êtes là pour cela. D'accord, je le fais ! Mais je le fais pour moi et pour vous. Je suis mal payé, mais je veux bien être payé pour cela, mais il faut que le fruit de mon travail, enfin que j'essaie de travailler avec mes frères depuis tant d'années, il faut que vous l'entendiez. Cet essai de pensée, il faut que nous le vivions ensemble. Et pour cela, il faut que nous nous rencontrions. Le meilleur moyen de se rencontrer c'est la célébration, la messe, les offices, etc … des lieux où nous nous éveillons les uns les autres à la pensée, à la joie, à la pensée de voir Dieu, et ensemble, d'éveiller notre intelligence, pour que notre intelligence anime notre amour, et que notre amour s'ouvre à Dieu et aux autres. C'est comme le boulanger, il faut travailler la pâte, cela ne se fait pas en un instant, il faut toute une vie.
C'est pour cela que les gens disent : les curés, ils insistent que la pratique dominicale, mais moi, je voudrais aller à la messe quand j'ai envie, ou quand j'en ai besoin. Oui, mais quand j'ai envie et quand j'ai besoin, vous le savez, la foi elle s'éteint toute seule, sans bruit, sans avertir personne. Il suffit de faire un peu de bruit autour et à l'extérieur de soi pour que la foi tout intérieure, qui est une chose si subtile, si vitale, mais si fragile, elle n'est pas comme les maladies psychiques ou les maladies somatiques, elles nous avertissent parce que nous avons mal, mais la maladie spirituelle qui consiste à se désintéresser doucement de Dieu et des choses de Dieu, c'est sans douleur cette maladie-là. Et elle atteint fondamentalement, je vous le promets, nos sociétés dites modernes, qui ont perdu quelques points sur la modernité dont elles se réclament. J'en tiens pour preuve l'ambiance quelque peu dépressive dans laquelle nous vivons qui nous fait réclamer de l'état une position encore plus confortable, plus sécurisante, comme si chacun de nous avait perdu le moyen de luter pour lui-même, de traverser des épreuves. Nous avons perdu là une structure, car la structure religieuse est une structure de l'humanité qui nous permet et d'appréhender le bien et le mal de ce monde. Comment voulez-vous comprendre comment cela se passe s'il n'y a pas au minimum en nous de l'idée que Dieu est venu avec son propre pas, traverser en changer des choses, même si nous ne les voyons pas, pour un jour les ramener dans sa lumière et dans sa gloire.
Dans cette certitude, qui est une vieille certitude de l'Église, cela a été une telle révolution de la pensée, que je pense qu'à travers Albert le Grand et ceux qui l'ont suivi, ils n'auraient pas imaginé un moment qu'on s'en désintéresse, qu'on en perde le goût. Que ces hommes-là et ces femmes-là qui ne sont pas si loin de nous, nous redonnent le goût de repenser Dieu afin de l'aimer davantage et d'éprouver le salut qu'Il ne cesse de nous offrir.
AMEN