DEUX ÉCOLES DE THÉOLOGIE

Ap 14, 1-7 ; Lc 20, 27-40

St Albert le Grand - (15 novembre 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

J

'ai eu un professeur au séminaire qui disait que la liturgie, c'est comme de la cuisine. J'aurais envie de prolonger en ce jour de la saint Albert le Grand de dire que la théologie aussi, c'est un peu comme la cuisine. Il y a des écoles de théologie comme il y a des écoles de cuisine. Généralement, comme les écoles de cuisine, les écoles de théologie puisent leur origine dans une seule question, un seul problème, une seule chose expérimentée et qui fonde d'une certaine manière cette école. Cette question sera apprise, multipliée, surmultipliée pour devenir une école qui permette d'avoir un regard global sur la vie, sur la foi et sur la théologie.

C'est vrai qu'on peut dire que pendant environ un millénaire, la principale école de théologie a été menée par saint Augustin, et un philosophe, Platon. Sorte de duo qui a mené la danse de la théologie et de la pensée occidentale et qui a été relayée ensuite par un autre duo, pour faire vite, Aristote et saint Thomas.

Je crois que ce qui est à la racine de cette in­terrogation dans ces écoles, chez ces maîtres, c'est la grande question de découvrir qu'avec notre intelli­gence, nous n'arrivons pas à savoir qui est Dieu. Nous avons beau multiplier nos possibilités, notre intelli­gence, notre perspicacité, essayer de découvrir qui est Dieu, nous avons l'impression de l'avoir enfin saisi, mais Il s'échappe ! C'est vrai que les premiers chré­tiens et saint Augustin en tête, avec les outils philo­sophiques qu'il avait à l'époque, c'est-à-dire Platon, saint Augustin a essayé de trouver une solution. L'école platonicienne et l'école de saint Augustin dit tout simplement que puisque nous n'arrivons pas à saisir qui est Dieu, ce n'est pas compliqué, c'est qu'en fait, il y a deux intelligences. Il y a l'intelligence, la "ratio", l'intelligence qui nous permet de comprendre les choses de ce monde, les choses qui bougent, de la nature, de ce qui nous entoure, mais qui ne nous per­met pas de comprendre qui est Dieu, tout simplement parce que ce n'est pas la bonne intelligence. Cette école dit qu'il faut changer, laisser cette intelligence, et prendre un autre outil, c'est-à-dire changer de tour­nevis, passer du tournevis à tête plate à celui à tête étoilée. C'est ce deuxième outil qui nous permettra de comprendre qui est Dieu. C'est une autre intelligence, un autre intellect qui nous permet de découvrir qui est Dieu. Nous, nous sommes mobiles, nous sommes mortels, nous sommes finis, et cette intelligence ne nous permet pas d'atteindre Dieu qui est immobile, immortel et infini. Donc, il nous faut une autre intelli­gence. Cette école a développé le fait que nous avions à découvrir Dieu avec un autre intellect.

Le problème, c'est qu'à ce moment-là, on fonctionne avec deux niveaux d'intelligence. A cer­tains égards cela peut être très dangereux, et l'on peut tomber dans une sorte de dualisme qui n'est plus celui du corps et de l'esprit, mais un dualisme dans l'esprit. Penser et réfléchir le monde, ce que je suis, mes rela­tions avec l'autre, mes relations avec Dieu avec ces deux outils. On peut alors facilement se dire quand il y a un outil qui ne fonctionne pas que ce n'est pas le bon. Le risque de cette première école engendrée par saint Augustin et le philosophe Platon, c'est de penser le monde, mes relations et l'intelligence en deux par­ties et fonder un monde, le ciel, et l'autre monde, la terre, en disant que ce n'est pas avec ce que nous sommes, avec nos pauvres outils qui fonctionnent sur terre que nous pouvons accéder au ciel. Il y a donc une transformation totale et complète à opérer, où nous avons à laisser ce que nous étions, pour arriver dans le nouveau monde.

Au treizième siècle, il y a une sorte de révo­lution, où un philosophe que l'on connaissait un peu, Aristote, a commencé à être connu en Occident, no­tamment à travers la philosophie arabe. C'est là que se bousculent les deux écoles, va-t-on accepter l'arrivée d'un nouveau mode de raisonnement ? Ce nouveau duo fondé sur Aristote et saint Thomas d'Aquin, il ne faudrait pas oublier qu'à la base il y a d'autres person­nes qui ont permis justement à saint Thomas que son nom soit rattaché à celui d'Aristote. Le premier nom est celui de Roland de Crémone, absolument inconnu, dominicain de première heure, professeur à Toulouse et à Paris, et qui a été un des premiers à intégrer la pensée d'Aristote. L'autre plus connu est Albert le Grand.

Quelle est donc la caractéristique de cette nouvelle école ? C'est de découvrir qu'il n'y a qu'une seule intelligence et non point deux. Certes, cette in­telligence, on peut la trouver imparfaite, elle est mo­bile, liée dans un cadre chronologique, géographique, et l'on peut croire qu'avec cela on ne va pas non plus réussir à atteindre Dieu. L'intelligence de ces hom­mes, avec Aristote c'est de partir du réalisme : nous avons une intelligence qui est imparfaite. Comment alors allons-nous arriver à Dieu ? Si Albert le Grand est non seulement un théologien, mais aussi quelqu'un qui a fait des études scientifiques, un naturaliste, un des premiers à s'être plongé de manière aussi intéres­sée et passionnée dans le monde de la nature, ce n'est pas pour rien.

Ce qui nous permet justement de nous relier à Dieu, qui est si loin, et nous si bas, ce sont des signes, c'est la nature, ce sont les autres. C'est avec cette in­telligence que nous pouvons justement accéder à une partie de la question concernant Dieu, à travers des choses mobiles. Ce qui semble le moins dire Dieu, notre finitude, nos péchés, la nature qui meurt et res­suscite, est en réalité ce chaînon qui permet à notre intelligence d'accéder et de comprendre une partie de Dieu. Cette manière de voir les choses est dans le respect de la foi chrétienne qui tient à cette unification de tout l'être humain, à la fois du corps et de l'esprit, mais aussi de l'esprit en lui-même.

Frères et sœurs, en ce jour où nous célébrons saint Albert le Grand, théologien et chercheur scienti­fique, ayons à cœur dans notre vie de chrétiens, d'uni­fier toujours plus notre intelligence afin qu'elle soit véritablement au service de la découverte de la pré­sence de Dieu dans les autres et dans le monde.

 

 

AMEN